Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

De la nécessaire adaptation climatique

Les prévisions climatiques à l’horizon 2100 sont connues : hausse des températures moyennes, recrudescence des vagues de chaleur, précipitations moins nombreuses mais plus brutales, montée du niveau de la mer et submersion côtière… L’avenir prévisible sera celui d’une adaptation aux rigueurs d’un climat évolutif. Une histoire de l’urbanisme et de l’architecture pourrait être celle d’une confrontation au climat qui influença nos modes de vie, la forme de nos villes et notre manière de construire et d’habiter nos bâtiments. Ce rapport intime à l’eau et à l’air avait façonné nos connaissances et notre approche technique de l’art de bâtir jusqu’à la révolution industrielle. À force d’expériences lentement acquises, nous étions arrivé à inventer des modèles locaux tenant compte des vents, des variations de températures et se protégeant de l’eau qui bat toitures et façades ou qui remonte du sol. Avec le déploiement des moyens de production de chaleur par combustions de ressources fossiles, nous avons rompu le pacte patiemment conclu avec le climat en produisant une architecture puis un urbanisme insouciant palliant à son incurie par une consommation énergétique coupable. Face à des lendemains qui déchantent - à l’épuisement programmé des énergies fossiles et aux dérèglements du climat - nous allons devoir adapter nos modes d’action.

N’entreprends rien qui dépasse les forces humaines, et n’accepte rien qui doive manifestement entrer en conflit avec la nature. Car la force de la nature est telle que, même s’il est parfois possible de lui faire obstacle en lui opposant des constructions gigantesques ou de la détourner par quelque moyen, elle n’aura de cesse de parvenir à vaincre et à abattre tous ce qui est susceptible de lui résister et de l’entraver.

Leon Battista Alberti, « De re aedificatoria », Livre II,chapitre 2, 1485

I. Ce qui est connu


I.1. L’adaptation aux risques évolutifs  

 
Définition de l’adaptation


Le verbe « adapter » provient du latin apere (lier, attacher) ajouté à la locution ad (à, vers) qui a donné le verbe adaptare (ajuster à). Il quittera son acception « d’ajustement entre deux choses » au 19e siècle pour celle de modification, d’abord en biologie avec la théorie de l’évolution, puis dans les sciences sociales au 20e siècle. En matière de changement climatique, le sens premier du verbe est important : l’adaptation aux évènements à venir relève du paradoxe de devoir ajuster au mieux des réponses à des enjeux dont la nature et l’intensité ne sont qu’estimées à ce jour. L’enjeu opérationnel est bien celui d’un ajustement au plus près des contraintes selon un principe d’efficience de l’action anticipatrice. L’adaptation est précisée dans le 3e rapport d’évaluation du Groupe intergouvernemental des experts du climat (GIEC) comme « l’ajustement des systèmes naturels ou humains en réponse à des stimuli climatiques ou à leurs effets, afin d’atténuer les effets néfastes ou d’exploiter des opportunités bénéfiques. » Si les effets des évolutions du climat se font dès à présent sentir dans certains contextes, ces effets sont sans commune mesure avec les évolutions à venir. Or, un certain nombre de décisions et d’actions contemporaines seront en interaction ultérieure avec l’évolution de ces effets. Ce principe d’anticipation touche particulièrement les domaines du bâtiment et de l’aménagement où les réalisations d’aujourd’hui auront à supporter des contraintes climatiques de demain. La définition du GIEC est importante car elle met en avant l’ajustement - et non la transformation - et sous-tend que l’adaptation ne serait pas constituer un projet en soi et qu’elle doit s’intégrer à une conception d’ensemble. L’adaptation est dite spontanée lorsqu’elle opère une résilience sans intervention particulière. Elle est dite réactive lorsqu’elle répond à un risque avéré et planifiée lorsqu’il s’agit d’anticiper un risque. Avec le changement climatique, nous entrons dans les domaines de la réactivité et de la planification opérationnelle.

Il existe des freins à l’adaptation liés aux difficultés d’appréhension des effets du changement climatique (et à l’opacité supposée des connaissances scientifiques à mobiliser) ainsi qu’à l’absence de cadre de référence pour l’évaluation des options d’adaptation. Mais c’est surtout la priorité politique historiquement donnée à l’atténuation qui a empêché le développement d’une politique volontariste d’adaptation. Inutile d’opposer l’atténuation (qui consiste à amoindrir nos atteintes au climat) à l’adaptation tant ces deux politiques sont complémentaires. Pendant longtemps, la communauté internationale a préféré concentrer ses efforts sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre en se méfiant d’une adaptation qui pouvait devenir contre-productive. Face aux prévisions de plus en plus critiques, l’adaptation s’impose désormais à nous. Un écueil serait la maladaptation qui se caractérise par « un changement dans les système naturels ou humains qui conduit - de manière non intentionnée - à augmenter la vulnérabilité au lieu de la réduire » (GIEC). L’exemple le plus flagrant est le développement de la climatisation individuelle en réaction à la montée des températures estivales qui contribue au phénomène d’îlot de chaleur. La maladaptation peut aussi se caractériser par l’utilisation inefficace de ressources comparée à d’autres options, au transfert de vulnérabilité d’un système à un autre ou d’une période à une autre, à la réduction de la marge d’adaptation future ou encore à l’erreur de calibrage des mesures.


S’adapter à quoi ?


L’adaptation à un risque actuel, évolutifs ou à venir nécessite de définir le risque en question à partir du croisement d’un aléa et d’un enjeu. Une grande variété d’aléas existent comme l’élévation du niveau de la mer, la recrudescence des tempêtes, l’érosion côtière, les risques d’inondation et de crues fluviales, les remontées de nappe, les coulées de boues, les crues éclairs, les fortes précipitations… La sécheresse, le stress thermique ou hydrique, la dégradation de la qualité de l’air sont encore d’autres risques actuels faisant l’objet dans certain cas de politiques de prévention et de gestion de crise. L’augmentation des températures moyennes et l’effet d’îlot de chaleur urbain ne sont pas encore considérés comme des aléas alors que les épisodes caniculaires le sont déjà. Dans son 5e rapport (2014), le GIEC précise les trois risques les plus importants menaçant le continent européen :

  • l’augmentation des pertes économiques et des personnes touchées par les inondations dans les bassins versants et sur les côtes ;
  • l’augmentation des restrictions d’eau. Réduction de l’accès à l’eau combinée à une demande croissante et une ressource de plus en plus faible ;
  • l’augmentation des pertes économiques et du nombre de personnes touchées par les épisodes de chaleur extrême.


Face à ces aléas existent des enjeux liés à la présence de population, à celle de personnes fragiles, aux inégalités sociales, à l’urbanisation, aux pression sur les services publics (santé, police, etc.), à la dépendance généralisée à l’égard de l’électricité… Le croisement de l’ensemble des aléas avec les enjeux se révèlent souvent complexes à aborder au-delà des politiques publiques prioritaires en matière de prévention des risques naturels, littoraux ou technologiques. Toute la difficulté de l’adaptation consiste bien à hiérarchiser les risques en fonction des enjeux et à estimer leur évolution pour une meilleure anticipation et un meilleur ajustement.
 

Résultats du Grand Paris (groupe Descartes). La courbe vert clair représente la température pour l'agglomération parisienne actuelle. La courbe vert foncé représente la température atteinte après la reforestation (+30 % de forêts) en Île-de-France et le développement de l'agriculture maraîchère périurbaine.

Résultats du Grand Paris (groupe Descartes). La courbe vert clair représente la température pour l'agglomération parisienne actuelle. La courbe vert foncé représente la température atteinte après la reforestation (+30 % de forêts) en Île-de-France et le développement de l'agriculture maraîchère périurbaine.

 

I.2. Analyse par cibles

S’agissant de penser l’adaptation opérationnelle en matière urbaine, trois cibles principales se détachent : les formes urbaines à l’échelle du quartier ou de l’îlot, les espaces bâtis et les espaces non bâtis qui les composent. S’il est difficile de prévoir avec exactitude les effets du climats à venir à petite échelle, le catalogue des solutions existe - bien que loin d’être complet - qui nous renseigne sur l’état d’avancement de nos connaissances opérationnelles en la matière.
Formes urbaines


Au premier titre de l’adaptation opérationnel au changement climatique vient la lutte contre la chaleur urbaine et plus particulièrement contre les îlots de chaleur urbains (ICU). Les espaces majoritairement résidentiels doivent garantir un effet d’ICU moindre avec une baisse des températures la nuit par déphasage rapide. Il s’agit par exemple de protéger les rues et les espaces publics du soleil d’été en adaptant la hauteur des bâtiments par rapport à la largeur des rues pour créer des cheminements piétons ombragés. Une attention particulière sera portée aux rues orientées est-ouest qui présentent de larges périodes d’inconfort l’été, notamment en milieu de chaussée et sur le trottoir le plus au nord (les modes actifs seront à reporter lorsque c’est possible sur le trottoir sud). La dissipation de la chaleur par le vent - effet de couloir éolien - doit conduire à orienter les rues dans l’axe des vents dominants d’été tout en limitant les obstacles (effet de masque des constructions et parfois même des arbres). La conception d’un quartier doit faire l’objet d’une réflexion poussée sur le rapport entre les pleins et les vides ; les espaces libres dégagés stockent l’énergie du rayonnement solaire mais se déchargent efficacement la nuit. En revanche, les formes urbaines denses auront peu de capacité de refroidissement nocturne mais l’ombrage des constructions protégera les espaces libres du soleil.

Le sujet de la lutte contre l’inondation et la submersion est connu et son traitement réglementaire pourrait laisser à penser qu’une attention supplémentaire n’est pas nécessaire. Or, il n’en ai rien puisque puisqu’il figure parmi les risques fortement évolutifs liés au changement climatique. Sur les territoires les plus exposées, une réflexion prospective doit conduire à dimensionner les réseaux souterrains (d’autant que ces ouvrages ont une longue durée de vie) et à prévoir des zones refuges et des circulations protégées. En matière de submersion, une attention particulière doit être portée aux zones côtières altimétriquement basses qui seront affectées par la montée prévisible du niveau de la mer. L’urbanisation croissante des zones littorales devraient être mise en perspective des projections climatiques avec pour conséquence des délocalisations / relocalisations urbaines.

En matière d’eau potable, il s’agira plutôt d’assurer la disponibilité future de la ressource en eau par une réduction globale de la consommation en eau. Cela passe dès à présent par l’évaluation préalable des besoins strictement nécessaires et le recours aux eaux pluviales pour des usages non potables ou industriels. De plus, il convient de favoriser la recharge des eaux souterraines et la constitution de réserves en eau dans les sols en limitant l’imperméabilisation et en assurant le suivi de la désimperméabilisation. L’action opérationnelle la plus efficace reste le développement de systèmes de gestion de l’eau à l’échelle locale (récupération et réemploi de l’eau à l’échelle du quartier ou du bâtiment).

Espaces non-bâtis


La végétalisation de pleine terre est très importante dans l’adaptation au changement climatique. Les alignements d’arbres et les parcs arborés - s’ils sont arrosés pour garantir l’évapotranspiration - jouent un rôle important de régulation thermique et contribuent à réduire l’effet des canicules. Les études montrent que la végétalisation de pleine terre est plus efficace que celle des toitures végétalisées pour rafraîchir l’air (mais ces dernières peuvent en revanche améliorer l'isolation du bâti). Les impacts en matière de micro-climat seront liés aux choix des essences, à la localisation des arbres par rapport au bâti et à leur répartition. L’ombrage des ramures permet à la fois le confort des passants mais bloque aussi le rayonnement vers le sol (et donc le stockage d’énergie dans le revêtement). De manière plus générale, il s’agira de maintenir ou restaurer les écosystèmes en bonne santé et de s’assurer de l’accueil d’espèces fonctionnellement variées car la résilience des écosystèmes passe par une auto-adaptation d’espèces variées. la constitution de trames et vertes urbaines (TVU) apparaissent comme une excellente mesure d’adaptation des villes au changement climatique tout en sachant qu’une trame verte n’est pas systématiquement végétalisée (une plage peut être un élément d’une trame verte) et que tout aménagement paysager ne participe pas nécessairement à la constitution d’une trame verte.

face aux risques de ruissellement et d’inondation, les espaces publics peuvent être aménagés pour l’eau et plus spécifiquement pour la capture, le cheminement, le tamponnage et le stockage des eaux de ruissellement. Ces aménagements - dont les jardins de pluies et les stockages souterrains en grâvières font partie - servent aussi à la captation de l'eau de pluie tombée avant l'été et à son stockage pour une utilisation estivale. Les chaussées réservoir poreuses apparaissent aussi comme des solutions pour stocker les eaux pluviales dans le corps de chaussée. Au-delà du traitement aérien et du stockage des eaux pluviales, il s’agit aussi d’anticiper les risques indirectement liés à l'eau lors de la mise en oeuvre de mesures d'adaptation en s'assurant de la qualité et stabilité des sols. Ces risques peuvent s’accompagner de transfert de pollution ou de retrait et gonflement des argiles.

Enfin, les espaces publics minéralisés doivent privilégier lorsque que c’est possible des matériaux à fort albédo en lien avec le confort thermique. Les matériaux de sol stockent plus ou moins l’énergie : les dérivés du pétrole (sombres et compacts) stockent l’énergie et déchargent la nuit la chaleur, tandis que les matériaux sablonneux ou pulvérulents (plus clairs et aérés) stockent peu d’énergie (donc peu de dégagement de chaleur) et que les matériaux minéraux (pierre et béton) stockent moyennement l’énergie et ne dégagent la nuit que peu de chaleur. Des expériences sont menées en arrosant les matériaux  afin d’amoindrir leur effet convectif et d’augmenter leur capacité à l’évapotranspiration lorsqu’ils sont pulvérulents.

 

Architecture et bâtiments

 

L’échelle du bâtiment est certainement la plus étudiée en matière d’adaptation aux effets du changement climatique en grande partie due à l’architecture bioclimatique et aux retours d’expérience des territoires tropicaux. 

Les améliorations en matière d’isolation (permettant de réduire les besoins de chauffage en hiver et de lutter contre la chaleur lors des étés plus chauds) appartiennent simultanément aux champs de l’atténuation et de l’adaptation sachant que ces deux politiques peuvent être contradictoires ; une isolation peut parfois être contre-productive pour le confort d’été si elle est placée à l’intérieur puisqu’elle annihile l’inertie thermique des murs. Face aux chaleurs à venir, les bâtiments devront utiliser l’inertie de leurs murs et planchers (pour créer un déphasage qui atténue les pics de chaleur), tout en luttant contre les apports de chaleur internes (éclairage, appareils domestiques, bureautique…) et en favorisant la ventilation (si possible traversante). Une sur-ventilation nocturne, naturelle ou mécanique peut être envisagée. L’enveloppe concentre un grande partie des enjeux. Outre l’isolation, il s’agit de réfléchir l’énergie solaire et de travailler sur des expositions contrôlées. Le traitement des ouvertures (volets, stores, vitrages adaptés à l’orientation et à l’ensoleillement) et autres dispositifs d’ombrage architecturaux (brises-soleil horizontaux ou verticaux) sont à exploiter. La végétalisation des murs et toitures peut s’avérée intéressante pour garantir l’inertie et la protection solaire du bâtiment. Enfin, le choix de matériaux d’enveloppe à fort albédo sera privilégié. Dans le cas d’une toiture terrasse, une peinture blanche atteindra une réflexivité de 72 % tandis que les étanchéité habituelle ne dépasse pas les 26 %. 

Plus généralement, ce sont les principes de l’architecture bioclimatique qu’il faudra mettre en avant avec l’utilisation optimale du milieu environnant en termes d’implantation du bâtiment, d’orientation, de végétalisation de pleine terre, de valorisation de l’éclairage naturel. Dans la programmation et la distribution des immeubles de logement, il conviendra d’orienter les locaux en fonction de leur usage, d’aménager des lieux de fraîcheur (zones refuges pour chaque logement) et de prévoir des locaux communautaires refroidis passivement lorsque c’est possible.

Des pathologies existantes vont avoir tendance à se développer. Ainsi le retrait et gonflement des argiles du à la multiplication des épisodes de sécheresse pourrait avoir des répercutions principalement sur les bâtiments présentant des fondations insuffisantes (notamment les maisons individuelles). De même, les épisodes pluviaux et venteux excessifs solliciteront plus durement les charpentes et les toitures.

II. Ce qui reste à développer

De toute part, des études se font jour pour mieux cerner les projections climatiques, les effets de chaleur urbaine ou encore le comportement des matériaux. L’exploration de deux champs apparait néanmoins importante : premièrement, les questions temporelles liées à l’évolutions des enjeux, et deuxièmement, l’intégration de l’adaptation dans les processus de conception.


II.1. les Questions temporelles

 

S’appuyer sur des projections


L’adaptation nécessite de se projeter à des échéances lointaines en croisant les aléas induits par le changement climatique et les vulnérabilités elles aussi projetées du territoire (si les milieux et spécificités géographiques restent stables, les activités économiques et la population peuvent évoluer). Tout projet d’aménagement doit commencer par un exercice de prospective climatique à partir des données d’évolution météorologique, en identifiant la manière dont le changement climatique affectera le territoire aux horizons 2030, 2050 ou encore 2100. La trame urbaine, une grande partie des constructions, des plantations et des matériaux mis en oeuvre dans un projet d’aménagement contemporain perdureront sur plusieurs décennies en fonction de leur durée de vie. Il est fort à prévoir que les constructions telles qu’achevées seront inchangées dans 40 ans alors que le climat aura déjà changé dans de nombreuses régions françaises. La structure urbaine sera susceptible d’être encore présente en 2100 ainsi que bon nombre de constructions en conservant le rythme actuel de renouvellement du parc immobilier de 1 % par an. Ce dernier constat doit aussi nous pousser vers l’adaptation climatique du bâti existant et des différents tissus urbains existants. 

L’adaptation prend en compte des projections climatiques plus ou moins lointaines qui sont insuffisante pour penser un cadre de vie si elles ne sont pas accompagnées de projection d’évolution de la société et des modes de vie (mouvement de vieillissement ou de rajeunissement des quartiers, modification des rythmes urbains quotidiens…) Irons-nous par exemple vers un vie estivale plus nocturne pour bénéficier de la fraicheur à l’image des pratiques de l’Europe du sud ? La nuit deviendra-t-elle un nouvel horizon urbain ? Ces spéculations plaident pour concevoir des aménagements adaptés à plusieurs climats et pour plus d’adaptabilité.


Une adaptation à long terme dans un temps bref


Si les villes méditerranéennes ont été conçu sur plusieurs siècles (voire plusieurs millénaires) pour tenir compte de la chaleur et des canicules, toutes les villes métropolitaines ne sont pas adaptées dans leur morphologie au climat à venir. Nous voila confronté à un changement rapide des conditions climatiques. L’adaptation (au sens d’ajustement) qui a mis plusieurs siècles à voir le jour dans un cas va céder sa place à une adaptation beaucoup plus rapide dans l’autre, sur un pas de temps de quelques décennies. C’est dans la brièveté de notre temps de réaction que réside la spécificité urbaine de l’adaptation au changement climatique. 

L’UNESCO présente l’adaptation comme étant avant tout dépendante des valeurs sociales locales dans la perception des risques. En ce sens, l’adaptation possède une dimension culturelle s’appliquant sur des territoires de vie tels que perçus. L’adaptation nous oblige à repenser les projections des sociétés dans le temps, en particulier dans le temps long, alors que nous observons un rétrécissement de notre horizon temporel dû à « la décomposition des enchaînements d'actions et d'expériences en séquences de plus en plus brèves, avec des zones d'attention qui se réduisent constamment » (Armut Rosa, « L’accélération », 2010). Malgré l’augmentation des contingences environnementales, l’action à court terme prévaut sur la régulation et s’accompagne d’un caractère éphémère et transitoire des représentations. Les projections à long termes et les choix qu’elles impliquent nous enjoignent à repousser l’horizon temporel de nos interventions. S’agissant de décision engageant la société sur le long terme, il serait souhaitable de mettre en place une approche participative de l’adaptation permettant aux citoyens - et en particulier aux futurs habitants s’il sont connus - de pouvoir s’exprimer sur le choix retenus.


La prise en compte des cycles


Chaque composant de l’urbain, du bâtiment à l’espace public, possède son propre cycle de vie qui le porte à une échéance prévisible. Sa durée de vie plus ou moins longue l’expose à un état climatique plus ou moins dégradé. L’enjeu sera bien moindre sur des végétaux à forte rotation (une décennie par exemple) que sur la tracé d’une nouvelle voie dont la pérennité peut facilement atteindre le siècle : dans un cas, l’augmentation des températures moyennes ne sera que peut perceptible tandis que l’autre verra une hausse pouvant aller à plus de 5° C. Il en va de même pour la distinction dans l’adaptabilité des composants. Ainsi des réseaux enterrés seront moins facilement modifiable qu’une façade rideau prévue pour être remplacée. Il faut comprendre au travers de ces exemples qu’une stratégie globale d’adaptation doit ensuite être déclinée composant par composant.
 

II.2. Processus projet

Au cours de la conception d’un projet de nouveau quartier, de renouvellement urbain ou même de construction, la question de l’adaptation doit se poser aux différentes phases de travail.


La programmation


Lors de l’initiation du projet, il conviendra d’évaluer les risques climatiques potentiels et leurs effets sur la vulnérabilité  lors de la pré-programmation. La question est alors loin d’être centrale dans la définition du contenu du projet et l’évaluation de sa faisabilité. Néanmoins les grandes options y seront débattues. Est-ce souhaitable, par exemple, de construire en zone inondable ou submersible ? Le pré-programmation a pour vocation de déterminer en amont du processus de financement la nature même d’un projet et non ses coûts et bénéfices attendus.

La grande phase intégrant la question climatique est celle de la programmation. Il s’agit tout d’abord de mener des évaluations climatiques approfondies au même titre que les autres diagnostics et d’identifier les options d’adaptation avec l’estimation empirique des coûts et des bénéfices attendus. Pour hiérarchiser et choisir les options d’adaptation, il est courant d’avoir recourt à l’analyse multi-critères (AMC) lorsqu’il n’est pas possible de réaliser une quantification et une évaluation en termes monétaires de chaque options. L’AMC est alors utilisée pour classer les options les unes par rapport aux autres. L’analyse coûts-bénéfices (ACB) donne, quant à elle, une mesure absolue du caractère souhaitable d’une option déterminé par son efficience économique. L’inconvénient de l’analyse ACB est de nécessiter des études poussées fondées uniquement sur un critère financier. Les résultats de l’ACB peuvent tout à fait être intégrés dans l’AMC. Une solution complémentaire est d’avoir recours à des avis d’experts pour faciliter la hiérarchisation des options d’adaptation. Quoi qu’il en soit, certaines règles semblent faire l’unanimité : établir un lien entre l’adaptation locale et les documents de planification supérieurs, privilégier les stratégies « sans regret » qui apportent des bénéfices même en l’absence des effets climatiques attendus, ou encore favoriser les stratégies réversibles…
La conception et la mise en oeuvre
L’adaptation aux effets du changement climatique n’étant pas une fin en soit mais une problématique parmi d’autres tout aussi importantes (liées à la société, au programme, aux pratiques et usages…), elle sera intégré dans le projet global. Néanmoins, certaines options - telles que l’architecture bioclimatique ou encore la conception globale du quartier favorisant l’écoulement aérien des eaux pluviales ou la ventilation naturelle - sont structurantes et influenceront le parti architectural et urbain dès le début du processus. A l’instar des indicateurs performantiels des programme en matière d’énergie, il serait judicieux d’envisager des indicateurs d’adaptation pour vérifier à chaque étape du projet que les objectifs sont tenus. Cela sous-entend de mettre en place un dispositif d’évaluation dés la phase de programmation. En fin de conception, l’intégration des mesures d’adaptation au changement climatique dans les règlements d’aménagement (règlement de ZAC ou de lotissement) sera privilégié. Elle permettra l’adoption de dispositions en matière d’espaces réservés aux zones vertes (incitation à la végétalisation), d’emprise au sol des bâtiments, de surfaces imperméabilisées...


En matière d’aménagement, nous distinguerons les espaces publics mis en oeuvre directement par l’aménageur des projets immobiliers portés par des promoteurs publics ou privés. Pour ce qui est de la réalisation des espaces publics, le maître d’oeuvre prendra soi de la bonne mise en oeuvre de ses prescriptions. Pour les opérations immobilières, il conviendra d’être vigilant sur les autorisations d’urbanisme qui devront être conformes au règlement de ZAC (lorsqu’il existe) et plus généralement à partir d’une grille de lecture de « climato-compatibilité » des projets (exemple du guide AURA, référentiel d’aménagement durable de la ville de Montpellier).
Suivi et évaluation
À l’achèvement des travaux et après mise en service, une évaluation de la mise en oeuvre des options d’adaptation sera nécessaire pour évaluer la bonne mise en oeuvre des mesures d’adaptation par rapport aux options retenues en phase de programmation et celles qui auront été modifiées lors de la conception.


Enfin l’évaluation devra comprendre la mesure des bénéfices par l’analyse des effets a posteriori : quels impacts, par exemple, aura eu le projet sur la réduction de la vulnérabilité des populations-cibles ?

 

Principes


À la lueur de cette première synthèse des possibilités d’adaptation opérationnelle du milieu urbain, 6 principes se dégagent.
 

  • principe d’anticipation - Les aménagements et ouvrages mis en oeuvre aujourd’hui auront à subir les effets des évolutions du climat : il apparaît indispensable de les adapter dès à présent ou de les rendre adaptable. Cela pose une question importante d’arbitrage avec des besoins tout aussi importants et plus immédiats ;
  • principe de climax - Les effets du changement climatique entraineront des combinaisons locales d’aléas à l’intensité variable dans le temps. Il conviendra de privilégier une approche systémique de ces impacts sur le cycle de vie des composants architecturaux et urbains ;
  • principe de complexité scalaire - Selon l’échelle des composants (du matériau de construction au paysage), les effets du changement climatique gagnent en complexité et nécessitent une approche de plus en plus intégrée ;
  • principe d’intégration - L’adaptation au changement climatique ne peut s’envisager seule et doit être intégrée dans les démarches de conception de projet ;
  • principe d’effectivité - L’adaptation optimale de chaque composant ne serait pas soutenable financièrement. Il convient plutôt d’ajuster nos réponses au plus près des enjeux territoriaux ;
  • principe de bénéficiaire - L’adaptation doit privilégier l’approche par les bénéficiaires usagers et citoyens. Elle engage une démarche participative sur la prise de décision à partir des dires d’experts.


Pistes de travail

Le catalogue non exhaustif des solutions opérationnelles d’adaptation de cette synthèse n’avait d’autre rôle que de démontrer que de nombreuses possibilités existent face à un problème présenté trop souvent comme trop complexe ou confus. Des collectivités françaises (telles que la métropole du Grand-Lyon) se sont lancées dans des expérimentations concrètes tandis que la connaissance prospective du climat ne cesse de s’améliorer. La question n’est pas de savoir s’il y aura un changement climatique car le phénomène est aujourd’hui avéré et ces projections admises par la communauté scientifique internationale. Néanmoins, il manque à ce jour un cadre de référence dans la détermination des options d’adaptation opérationnelle. De ce cadre de référence découlera ensuite un référentiel d’évaluation ex ante et post réalisation et mise en service des ouvrages.

La part du citoyen et de l’usager ne doit pas être oubliée. Les choix fait pour de longue échéance doivent par exemple faire l’objet d’un débat public pouvant aller jusqu’à la concertation participative sur le choix des options. Enfin, les dispositions techniques doivent être évaluer au regard de leur efficience mais il serait souhaitable de doubler cette évaluation d’une enquête sur la perception des évolutions du climat auprès des habitants / usagers. Cette enquête s’intéresserait plus spécifiquement à la compréhension des options d’adaptation réalisées et à la perception de leur efficacité.

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