Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Je me souviens

Je me souviens du mystère

 

  1. Je me souviens de l’exposition Louis Kahn au Centre Pompidou en 1992.

  2. Je me souviens que j’avais dix-huit ans.

  3. Je me souviens que c’était au mois d’avril et qu’il faisait un temps tiède et humide.

  4. Je me souviens que c’était la première fois que je me promenais à Paris au bras d’une fille.

  5. Je me souviens du mystère de l’exposition que j’ai tout de suite aimé sans comprendre.

  6. Je me souviens qu’il y a avait un écran vidéo à l’entrée et que Louis Kahn disait ceci d’une voix nasillarde : « …architecture… does… not… exit… ».

  7. Je me souviens des maquettes en bois.

  8. Je me souviens que sur un autre écran Louis Kahn dessinait des deux mains à la craie sur un tableau noir, une sorte de palme.

  9. Je me souviens de l’odeur.

  10. Je me souviens de la moquette grise.

  11. Je me souviens du temps océanique.

  12. Je me souviens que je portais une veste verte dont j’étais très fier.

  13. Je me souviens d’un air de jazz que j’avais entendu sur le pont de l’île Saint-Louis dans l’après-midi.

  14. Je me souviens que c’était « Que reste-t-il de nos amours » chanté par des anglais.

  15. Je me souviens que tout m’étonnait et que tout m’enthousiasmait.

  16. Je me souviens des grands fûts de l’université du Bengladesh.

  17. Je me souviens des grandes tuiles du Kimbel museum.

  18. Je me souviens du fantastique atrium de la Exeter Library que j’ai vu plus tard.

  19. Je ne me souviens pas du fantastique atrium du Centre for British Arts, mais je l’ai vu plus tard à Yale.

  20. Je me souviens du mystère.

  21. Je me souviens que je ne comprenais rien mais que j’aimais tout.

  22. Je me souviens que j’avais dix-huit ans.

  23. Je me souviens indissociablement de l’air tiède, du mystère et aussi de la jeune fille.

  24. Je me souviens du premier arrondissement.

  25. Je me souviens de la Samaritaine.

  26. Je me souviens d’un certain dimanche d’avril à Paris.

  27. Je me souviens que je fumais des Marlboro light dans ma veste verte.

  28. Je me souviens particulièrement d’un matin sur le pont des Arts avec ma veste verte, mes Malboro light, le printemps pluvieux et tout à coup l’ouverture fantastique du ciel, de ma vie. Ce n’est que bien après que j’ai lu le poème de Cendrars : « heureux comme un roi /riche comme un milliardaire/ libre comme un homme »

  29. Je me souviens du plaisir, nouveau, de jouer un personnage que j’inventais en même temps.

  30. Je me souviens du mystère.

  31. Je me souviens de l’appartement rue des Bourdonnais.

  32. Je me souviens que seize ans plus tard j’ai vu la Exeter Library, les deux musées de Yale et les laboratoires de Philadelphie.

  33. Je me souviens d’avoir cherché la piscine de Trenton sans la trouver.

  34. Je me souviens de la sophistication un peu vermoulue des universités de la côte Est.

  35. Je me souviens de « j’aurais envie de prendre un livre et d’aller vers la fenêtre ».

  36. Je me souviens de « the plan is a society of rooms ».

  37. Je me souviens de « la matière est de la lumière dépensée ».

  38. Je me souviens de « what do you want, brick ? ».

  39. Je me souviens d’une jeune fille blonde qui étudiait sagement dans son box à Exeter. Il y avait une photo de Britney Spears scotchée sur la cloison devant elle.

  40. Je me souviens du Nikon FM2 avec lequel Aurélie prenait les photos.

  41. Je me souviens que nous avons vu la façade de la Exeter Library un matin de froid sec, soleil et neige, et visité l’intérieur un soir de brume.

  42. Je me souviens de mes impressions en roulant, la nuit, entre New-York et Philadelphie. C’était le mois de Novembre. J’avais écris un texte intitulé « méduses », Aurélie avait fait des photos et des dessins.

  43. Je me souviens des Samuel Adams que nous buvions dans d’énormes bars déserts à Boston, perdus dans les boiseries et nos pensées.

  44. Je me souviens de notre stupéfaction en découvrant le centre de Philadelphie en ruines. Le poème de Pessoa : « grands sont les déserts, et tout est désert ».

  45. Je me souviens à New-York, c’était le mois de Novembre, veste de velours, pull à col roulé, Lexington ave, temps gris, plaisir à chaque seconde d’être là, juste avant, juste après, plaisir comme un enfant vraiment d’être en vie.

  46. Je me souviens que la vie était comme un tune de John Coltrane.

  47. Je me souviens encore de ça : Rotterdam, en décembre, avec Marc il y a quelques années. L’exposition « Louis Kahn the power of architecture » m’avait un peu déçue.

  48. Je me souviens d’une réplique échelle grandeur de la fameuse corner window de la Fischer House.

  49. Je me souviens des dessins au pastel de l’antique, encore éclatants.

  50. Je me souviens des silences de Marc aux environs de Bruxelles, dans le Thalys.

  51. Je me souviens du vent glacial sur le Rhin, de la ville qu’on arpentait quand même avec plaisir, avec le réconfort d’une bière dans un café.

  52. Je me souviens encore du cours qu’avait donné Jacques, à l’Ecole Spéciale, sur la synagogue Hurva à Jérusalem. La coupe, particulièrement.

  53. Je me souviens du film « My architect » quand il est sorti.

  54. Je me souviens que Louis I Kahn était d’origine estonienne.

  55. Je me souviens des petites photos en noir et blanc du Salk Institute prises par Aurélie sur la côté Ouest.

  56. Je me souviens du projet avorté de mémorial à Manhattan, vu dans le gros livre « New-York 1960 ».

  57. Je me souviens du premier projet de Louis Kahn qui nous rassurait beaucoup.

  58. Je me souviens du mystère, d’un jour de printemps pluvieux à Paris, du plaisir d’avoir tout devant soi et derrière soi l’enfance, de la chaleur d’avoir une fille à ses côtés, et de l’étrange sensation de découvrir une langue inconnue, un monde inconnu qui par une multitude de signaux, de signes – la palme – de mots, de dessins, d’odeurs, de sons vous attire et vous font immédiatement un des leurs. Je me souviens que c’était comprendre sans comprendre. Appartenir déjà sans comprendre encore.

  59. Je me souviens, et j’éprouve encore, le chaud plaisir de l’esprit qu’est l’architecture. C’est indicible, inexplicable.

  60. Je me souviens du mystère, surtout.

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