Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Demain, la ville

Impossibles futurs, chronotopes et émancipation du temps

Est-il possible de prévoir le futur ? Rien est moins sur. Les illustrations caricaturales d’Albert Robida (1883) sur « le vingtième siècle » montraient un Paris Haussmannien où de belles dames montaient dans des taxis montgolfières tandis que les immeubles étaient surmontés d’étranges constructions. Le vingtième siècle de Robida était avant tout une critique de son temps. Les romans et films d’anticipation montrent des avenirs possibles - souvent non souhaitables - comme par exemple dans « Blade Runner » de Ridley Scott (1982) qui se situe en novembre 2019 à Los Angeles. Le scénario s’inspire assez librement du roman « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » écrit par Philip K. Dick et montre une ville nord américaine pas si différente de celle que nous connaissons - hormis quelques voitures volantes et la disparition totale de la nature - mais avec une vie des bas-fonds multi culturelle et quasi médiévale dans sa post-modernité. Le film décrit une ville futuriste à laquelle nous échapperons peu être dans 4 ans…


Si le futur de la ville nous échappe et si les représentations d’une ville verte surmontée de fermes urbaines verticales sont trompeuses, nous pouvons renverser le problème en nous intéressant plus au temps qu’à l’espace. Comme le faisait remarqué George Pérec, « l’espace semble être, ou plus apprivoisé, ou plus inoffensif que le temps : on rencontre partout des gens qui ont des montres, et très rarement des gens qui ont des boussole ». Voila qui introduit la trame du temps et la leçon de Paul Virgilio sur l’immobilité fulgurante de l’instant ou encore la ville vécue comme un paysage d’évènements. Gaston Bachelard, introduisit dès 1950 l’analyse des rythmes de vie baptisée « rythmanalyse » dans « La dialectique de la durée ». cette même analyse sera reprise ensuite par Henri Lefebvre « Éléments de rythmanalyse. Introduction à la connaissance des rythmes » : il place le rythme au cœur de la vie quotidienne en identifiant des temporalités et leurs relations dans des ensembles. Cela nous conduit à reconnaitre l’existence de chronotopes urbains et à porter une attention particulière aux régimes spatio-temporels de la ville. Rappelons que le chronotope est une notion inventée par le théoricien de la littérature Mikhaïl Bakhtin où le lieu et le moment sont réputés solidaires. Dans « Accélération, une critique sociale du temps » (2010), Artmut Rosa avance d’un pas en expliquant que « on peut donc postuler sans risque que la date de naissance de la modernité fut celle où se produisit l’émancipation du temps vis-à-vis de l’espace, qui est à l’origine du processus d’accélération ». Il semblerait que le temps ait pris un grandes importances dans la vie urbaine d’autant que  « les structures temporelles de la modernité tardive semblent se caractériser dans une large mesure par la fragmentation. C’est-à-dire par la décomposition des enchaînements d’actions et d’expériences en séquences de plus en plus brèves, avec des zones d’attention qui se réduisent constamment ». c’est d’une certaine manière ce que le sociologue Zigmunt Bauman dévoile dans un « Présent liquide » (2007) dont l’expérience décisive est celle de la simultanéité d’événements et de processus hétérogènes. Voici quelques années, le sociologue espagnol Manuel Castels précisait déjà que notre société se caractérisait par le passage de « l’espace des lieux » à « l’espace des flux », ce dernier étant dépourvu de centre, fonctionnant en réseau au sein d’une gouvernance instable.


La vision téléologique de la ville achevée n’est plus possible. D’autre part, les transformations du « régime spatio-temporel » d’une société partent donc toujours d’une transformation des structures temporelles et non d’une transformation de l’espace. Nous pouvons donc assez aisément postuler que la ville de demain verra surtout une modification de ces rythmes sans pour autant subir une transformation fondamentale de sa structure morphologique. L’ère actuelle se caractérise par une accélération des modes de vie et des représentations qui risque encore d’augmenter, il y a là un enjeu de synchronisation, un enjeu d’écologie du temps.

Albert Robida, « le vingtième siècle », 1883

Albert Robida, « le vingtième siècle », 1883

Ridley Scott, « Blade Runner », 1982

Ridley Scott, « Blade Runner », 1982

Penser demain, c’est s’interroger sur le présent : le changement perpétuel s’impose comme une nouvelle permanence et une œuvre d’architecture doit être appréhendée comme un processus symbiotique

Dans ses Confessions, livre XI, « Qu’est ce que le temps ? », saint Augustin s’interroge sur le présent : « Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont, et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais qu’il serait exact de dire : il y a trois temps, un présent au sujet du passé, un présent au sujet du présent, un présent au sujet de l’avenir. ». C’est bien entendu ce présent étendu qui nous intéresse. Deux mouvements architecturaux dans l’effervescence des années 1960 positionnent cet impératif d’un présent réconciliateur des temps. La théorie des métabolistes japonais considère des formes en perpétuelle évolution dans le temps en se basant sur deux principes : « la diachronie ou la symbiose des différentes périodes de temps, des processus et changements que nous subissons et la synchronie ». L’objectif principal du mouvement métabolisme était de présenter un processus de régénération dans l’architecture et l’urbanisme avec la conviction qu’une œuvre d’architecture doit être appréhendée comme un processus symbiotique entre les trois périodes de temps. Ainsi, l’architecte japonais Fumihiko Maki avançait en l’existence de master forms, qui sont au temps ce que les constructions sont à l’espace, répondant elles aussi aux impératifs du temps. Une autre image nous viens du groupe anglais Archigram qui a développé une pensée de la métamorphose où le changement perpétuel s’impose comme une nouvelle permanence. Pour eux, l’architecture n’était plus liée à un travail sur la forme ou les matériaux : « les architectes sont les premiers à nier que le vaste potentiel de consumabilité planifiée soit le reflet de la seconde moitié de 20e siècle ». Dans leurs projets emblématiques comme Instant City, la structure de la ville existante est bouleversée par le déferlement d’événements dans un monde d’obsolescence planifiée.

Groupe Métabolisme

Groupe Métabolisme

Archigram, "Instant city", 1968

Archigram, "Instant city", 1968

Ce qui nous attend : trois transitions, environnementale, numérique et sociale

Nous pouvons commencer à imaginer notre avenir à travers trois transitions, environnementale, numérique et sociale. La crise environnementale est là avec des risques différés cumulatifs globaux. COP21 oblige, nous savons que le dérèglement climatique possède une origine anthropique et que nous n’arriverons pas à le juguler, d’où une exigence d’adaptation. La prévision moyenne de 2° C à échéance 2100 ne doit pas nous faire oublié que le plus dramatique sera l’augmentation de épisodes caniculaires estivaux associés au phénomène d’îlot de chaleur urbain qui risquent de faire monter la température jusqu’à + 7° C ! La montée prévisible du niveau de la mer d’environ 1 m est très préoccupante lorsque nous nous rappelons que 40% de la population mondiale vit à moins de 60 kilomètres d’un rivage. Ce changement global pourrait avoir des répercussions importantes sur la sécurité des personnes et leur santé. Alors que la biodiversité mondiale se dégrade à vue d’oeil, nous renouons une relation avec la nature, et en particulier la nature urbaine pour ses services écosystèmiques de lutte contre le changement climatique, et en faveur de la santé humaine.  En ce sens, la ville de demain devra s’adapter mieux qu’elle ne le fait aujourd’hui à un climat évolutif et renouer à la nature selon des conditions qui restent à élaborer.
Bien que l’exploitation des gaz de schiste ait gommé pour un temps la question du Peak Oil (qui correspond au moment où la production mondiale de pétrole aura été à son maximum), nous devons nous préparer à vivre dans le monde de l’après pétrole et de l’après nucléaire. Cela passe par une transition énergétique déjà en cours et par la substitution des énergies fossiles par des énergies renouvelables. Le paysage des territoires urbains changent et il faut compter maintenant sur l’intégration des moyens de production d’énergie renouvelables dans notre vie quotidienne.


La grande révolution urbaine en cours est bien entendu liée au numérique. La ville intelligente qui nous est promise, fortement numérisée, sera capable d’une auto-gestion voire d’une auto-adaptation. Smart, elle permettra la gestion de systèmes complexes pouvant créer une dépendance à la technique. Optimale, elle visera l’optimisation des gains de productivité dans la gestion énergétique, la circulation routière et dans bien d’autre domaines. Soft, elle sera reconfigurée par le logiciel avec l’émergence de soft-place, c’est à dire la transformation des lieux par une logiciellisation ouverte et évolutive. L’exploitation des données massives aboutira à la prédiction de nos comportements. Capacitance et collaborative, elle sera une ville connectée et toujours plus providentielle. Disruptive, elle se concentrera sur les actions à court terme. Cette révolution numérique est déjà en train de s’accompagner du modification en profondeur du travail qui devient de plus en plus asynchrone et en favorisant nomadisme. Les déplacements vont eux-mêmes considérablement évoluer avec la voiture autonome qui nous est promise sous peu…


Ces modifications techniques vont profondément changer notre manière d’habiter les espaces publics, les espaces de circulation et même nos logements. La généralisation des smartphones et demain l’augmentation du corps humain par des implants aura un impact direct sur notre perception kinesthésique du monde.


Parallèlement, nous observons l’émergence partielle d’une société du partage, du « co » : militantisme associatif (monnaie locale, café associatif, autopromotion immobilière…) et commercial (co-voiturage, taxi improvisé…) avec pour signal faible l’avènement d’un urbanisme temporaire. Services de type Pop-up, espaces publics provisoires et autres performances fleurissent dans certaines villes nord américaines comme autant de nouvelles manières d’habiter les territoires du temps. Las d’attendre une réaction des pouvoirs publics face aux problèmes du quotidien, des citoyens organisent des actions collectives et éphémères amplifiées par les réseaux sociaux : les San Francisco’s Pavement to Parks et New York’s lutter cafés sont des espaces publics temporaires, le groupe Build a Better Block de Dallas attire l’attention sur des changements possibles par de simples inscriptions à la peinture sur le sol urbain, Brooklyn’s De Kali Market et San Francisco’s PROXY proposent pour une durée limitée des fonctions urbaines dans des containers en espérant une pérennisation. Ce D.I.Y. – do it yourself - s’apparente à un bricolage politique très stimulant qui répond aussi au recul des pouvoirs publics et à l’abandon du projet diémurgique moderniste de transformation de la ville. Il est aujourd’hui impossible d’envisager la ville homogène à coup de grands desseins, l’aventure haussmannienne ne se répétera certainement pas.

Build a Better Block, Dallas

Build a Better Block, Dallas

Il faut être gourmand de l’avenir : prospective et planification

Faut-il pour autant se détourner d’une vision du futur ? Non, à partir du moment où elle permet de mieux comprendre et d’agir dans le présent.


La prospective anticipe pour éclairer l’action, ce qui est différente de la prévision qui estime un futur donné ou encore de la projection qui n’est qu’un prolongement des tendances actuelles dans le futur. « Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à inventer » disait Gaston Berger (1896-1960) qui fut l’initiateur de la prospective en France. Rappelons que la prospective européenne fut d’avantage portée sur la critique sociale pour contrebalancer l’influence des futuristes américains. Différentes méthodes existent : Delphi déclinée aujourd’hui en « voix d’experts », méthode des scénarios )qui est la plus couramment employée), écoute des signaux faibles ou encore recherche - prospective - action cherchant à faciliter la transformation, l’engagement et la participation. Ce qu’il importe de préciser, c’est que la prospective permet de penser des temps longs allant au-delà du temps opérationnel. Le temps de l’aménagement est long par essence : un projet urbain se réalisera en ou deux décennies. La planification prévoit une trajectoire sur une durée supérieure. La prospective se doit donc de voir bien plus loin et pour reprendre les termes de Gaston Berger  : « voir loin, voir large, creuser profond ». de la même manière, ses périmètres d’intervention épousent des territoires géographiques (surface), écologiques (animai), communautaires (au sens anglo-saxon), réticulaires (réseau de transport et de communication) sans jamais s’arrêter à l’organisation administrative. Nous faisions référence à l’adaptation au changement climatique. Voila bien un sujet technique qui doit être doublé d’une réflexion sur l’évolution de la société : comment vivront nous la ville en 2060 ou en 2100 ?


Le second outil pour envisager l’avenir est la planification urbaine et territoriale (de la ville à la région). Historiquement, nous sommes passés du plan-tracé au plan-programme sous l’effet du développement économique et de l’idéologie moderne. Dans « Espace, temps, architecture », Siegfried GIEDON écrivait « qu’on a pris parfaitement conscience du fait qu’il faut répondre simultanément à des besoins fort divers et qu’il est nécessaire de faire de la ville un « champ dynamique » de forces corrélatives et interdépendantes […]. Au lieu d’un plan général, comme on en dressait au début du siècle, l’urbanisme exige à l’heure actuelle un programme général flexible, capable de tenir compte des changements temporels, c’est à dire de laisser la porte ouverte au hasard ». cette fonction du plan renvoie pour nous au concept Deleuzien de plan d’immanence : « Le plan d’immanence est comme une coupe du chaos, et agit comme un crible».


Quittant le plan programme, le plan développe une plus grande plastique temporelle. Incrémentale, la démarche feedback loops and iteration initiée par l’Urban Design Compendium demande des itérations, des réévaluations continuelles et des corrections du projet tout en développant des représentations suggestives d’un avenir possible. En parallèle, l’urbaniste italien Bernardo SECCHI développe la renovatio urbis sur la ville existante: « une politique de modification du sens, du rôle et des fonctions assumé par la ville ou ses parties… et donne lieu à des solutions souvent inattendues ». Un dernier exemple avec le Plan guide d’Alexandre Chemetoff pour l’Île de Nantes : « C’est un plan très précis, redessiné régulièrement, tous les trois mois, en même temps que le projet avance. Il permet à chacun d’avoir une vision globale de l’impact des transformations provoquées par telle ou telle intervention sur tel ou tel site... Un plan, c’est transparent, c’est malléable et ça permet de vérifier visuellement que nous ne manquons pas de constance. » Il ne faut donc plus considérer la planification comme un corset mais comme un guide ouvert à l’incertitude de l’avenir.

Aménager le temps : pour une nouvelle définition de la durabilité

Être architecte aujourd’hui, c’est dépasser l’enveloppe du bâtiment dans un aller-retour entre le dedans et le dehors, entre les échelles et les temporalités. Parlant de l’église de Ronchand, Le Corbusier dit « je montrerais ici que le dehors est toujours un dedans ». Le paraphrasant, nous pourrions dire ici que le l’avenir est toujours un présent. Que faire alors ? La définition la plus répandue du développement durable est celle du Rapport Brundtland (1987) : un « développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». Nous devons imaginer la ville « mutable » en reconnaissant l’existence des régimes spatio-temporels dans la ville, en contribuant à un imaginaire commun aux populations et aux institutions (l’institution imaginaire de la société de Castoriadis), en préconisant des actions sans les figer en encourageant les tests ainsi que la pluri-fonctionnalité des sites de garantir leur ouverture à des usages à venir.

 

La durabilité n’est que secondairement une continuité dans le temps ; elle indique bien plus un enchainement de processus visant à la symbiose des régimes spatio-temporelles qu’accueille la ville.

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