Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

1989, l’invention du « monument de l’intervalle lumière »

1989, l’invention du « monument de l’intervalle lumière »

1990 : Paul Virilio écrit dans son livre « L’inertie polaire » (page 28 et suivante) : « entre mai et juin {1989}, les étudiants de Pékin décidèrent de manifester pour la “démocratie“. Pour ce faire, ils se rassemblent, envahissent progressivement la place Tiananmen et décident son occupation illimitée {…} Profitant du fait que la plupart des agences internationales ont envoyé leurs caméras {pour la venue du président russe Gorbatchev}, les étudiants chinois exigent une retransmission en direct {…} Curieusement, avec l'image publique de la place Tiananmen, retransmise dans le monde entier, nous assistons à la fois à une extension infinie de cette superficie, grâce à l'interface en temps réel de l'écran de télévision, et à une miniaturisation, l'écran cathodique de 51 cm ne permettant pas d'envisager sérieusement la profondeur de champ des événements retransmis. D'où l'importance de ce qui se passe alors à Hong Kong pendant cette période cruciale pour son avenir : l’utilisation non plus des seuls téléviseurs privés, mais surtout de l'écran géant du stade de la ville, pour s'unir collectivement à ce qui se passe au centre de la capitale chinoise. »

2020 : Du fait des graves tensions politiques et sous couvert de crise sanitaire, le gouvernement de Hong Kong interdit la trente et unième veillée du souvenir du massacre de Tiananmen dans le grand parc Victoria à Causeway Bay. La commémoration a pris une forme numérique entre 20 heures et 20 h 30 sur le site www.64.live.org où les participants étaient invités à allumer une bougie, où qu’ils soient, et à observer une minute de silence en composant « un mur du souvenir virtuel ». Le parc Victoria sera tout de même envahi par les manifestants.

1982 : Gilles Deleuze, dans son cours sur le cinéma du 23 novembre (transcription par Marie Lacire) disait : « {Charles} Péguy, dans une très belle page, dit : {…} le peintre Monet a peint beaucoup, beaucoup de nymphéas, en d’autres termes de nénuphars. Péguy, il disait, on croit que c’est le dixième nymphéa de Monet qui répète le premier, qui le répète en le perfectionnant au besoin, et bah, ce n’est pas vrai il disait. Il disait, c’est le premier nymphéa, c’est le premier nymphéa de Monet qui répète tous les autres. De même, il disait, ce n’est pas la célébration de la prise de la Bastille qui répète la prise de la Bastille, c’est la prise de la Bastille qui répète toutes les célébrations futures. En d’autres termes, la production d’un quelque chose de nouveau, c’est la répétition, mais la répétition de quoi : la répétition tournée vers le futur, la répétition de ce qui n’est pas encore. »

1789 : La prise de la prison de la Bastille, survenue le mardi 14 juillet voit la destruction de l’édifice d’incarcération pour la création d’une place public circulaire dès 1792.

1989 : Des dissidents chinois exfiltrés après les manifestations de la place Tiananmen, sont accueillis à l'initiative de Jack Lang dans une tribune de la place de la Concorde pour le défilé du 14 juillet où ils prennent les sièges prévus pour les officiels chinois qui ne sont pas venus. Ils assisteront au spectacle télévisuel du publicitaire Jean-Paul Goude commémorant le bicentenaire.

5 dates, un seul moment à la charnière de l’année 1989 avec la création d’un nouveau type de répétition que permettent les technologies médiatiques avec l’image comme « forme la plus sophistiquée de l’information ». Elle interroge directement la notion de la proximité puisque « l’architecture de l'image en temps réel entre alors en concurrence directe avec celle des lieux ». Confrontation entre des espaces publics comme les places de la Bastille et de la Concorde en France, Tienanmen en Chine, le parc Victoria ou encore le Hong Kong Stadium, et leurs reflets déformés que sont les écrans numériques du temps réels qui abolissent la dimension géographique. 1989 est l’année d’une révélation dromologique mais aussi celle d’une double répétition (commémorative). Or c’est dans la conjonction entre l’instantanéité de l’image et sa répétition que s’affirme une nouvelle spatialité qui hybride l'ancienne spatialité urbaine au profit d’une artificialisation augmentée.

Cette contribution n’expose pas le hors-champ de l’architecture officielle mais bien celui de l’architecture en tant que discipline sous les assauts de l’image. En d’autres termes, la répétition de l’image est devenue une forme d’organisation de l’espace-temps qui non seulement questionne l’architecture des villes mais introduit une nouvelle monumentalité que nous pourrions appeler « le monument de l’intervalle lumière » sauvé de la vacuité de l’instantanéité par le principe de répétition. Cette nouvelle forme de commémoration qui se rattache à la longue histoire picturale de la représentation des faits marquants mais qui se détourne de la permanence et de la matérialité physique pour emprunter la forme immatérielle de la lumière de l’écran. La Révolution française n’est que la répétition du spectacle télévisuel du bicentenaire tandis que sur la place Tiananmen s’était inventée quelques semaines plutôt une nouvelle forme architecturale - un monument de l’intervalle lumière - lui-même répétition des commémorations à venir.

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