Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

L'ermitage

L'ermitage

Peut-on savoir ce que veut dire vivre en ermite ? La solitude par la désertion. N’employait-on pas la formule « Allez au désert » pour signifier devenir ermite. J’ai voulu frôler l’ermitage - non devenir ermite moi-même - mais essayer de comprendre son cadre matériel. Un soir d’été, j’ai donc pris ma tente et je suis allé dormir à proximité d’un ermitage historique : au cœur de la forêt de Mervent (Vendée, France), là où Saint Louis-Marie Grignion de Montfort aurait eu l’illumination et appris du Très haut un secret à propos de la Vierge Marie.

Lorsque j’ai traversé l’épaisse forêt, une camionnette blanche me devançait. Le véhicule s’est arrêté dans la clairière proche de la grotte de l’ermite. Un vieil homme aux cheveux long et blanc en est sorti. Il était pieds nus et a descendu sur la gauche d’un pas chancelant les hautes marches de pierre. La forêt s’est refermée sur lui. J’ai emprunté quelques minutes plus tard l’autre sentier, celui qui part vers la droite et qui serpente entre les troncs. Atteignant l’entrée de la grotte, nulle présence. Au fond, derrière la solide grille de fer, trônait dans l’obscurité la statue du bon père. Une série de cierges était allumée. Remontant avec hâte, je retrouve l’homme aux pieds nus face à une robuste croix de pierre. Je le salue mais il ne me répond pas. Tout juste remonte-t-il dans sa vieille camionnette qui disparaît bien vite sous les frondaisons. Voilà l’introduction de cette courte aventure.

En descendant la première fois, j’avais repéré trois arbres à une trentaine de mètres de la grotte. J’y ai suspendu ma tente - une Tentsile au pelage de camouflage. Le soir tombait déjà. La grotte devenait lumineuse à la lumière des bougies alors que la forêt entrait dans la nuit. Une couleur orangée irradiait et apportait à l'orifice un caractère apaisant. Depuis le belvédère proche de la grotte, le lac devenait blanc tandis que les premiers cris des limicoles retentissaient au loin. Quelques voix humaines se faisaient entendre encore plus loin, bien plus loin et je comprendrais le lendemain qu’elles venaient d'un parc d’attractions. Il me fallut alors m’asseoir dans la grotte, sur le petit banc courbe - bien postérieur à l’habitat de l’ermite - pour goûter à la sagesse du lieu.

Comme la nuit devenait intense, je me suis réfugié dans la tente, harcelé par les moustiques, pour retrouver mon ermitage mobile. Voilà ce que je recherche lors de ces nuits passées seul dans la forêt ou au bord d’étangs : un ermitage qui seul permet d’entrer en communion avec la nature environnante. Sauf que celle qui m’entourait était loin d’être celle qu’avait connue Montfort. On entendait distinctement maintenant le bruit assourdissant de la cascade d’eau à la sortie du barrage ayant créé le lac. Un jet constant et volontaire à travers la nuit, toute une masse d’eau retenue et une autre qui s’échappait. À mon étonnement, le sommeil est vite venu car la pagaille animalière qui règne habituellement la nuit n’eut pas lieu tout de suite. Il faut demeurer en forêt la nuit pour comprendre que celle-ci appartient aux animaux : des cris, des grognements, des bagarres et autres galopades égrainent constamment le silence. Le père Montfort, s’il a vraiment vécu ici en ermite, devait être proche du monde animal en partageant ces étonnantes nuits agitées. C’est vers 4 heures du matin qu’une cavalcade de licornes m’a réveillé. Bien loin du caractère gracile qu’on lui prête, la licorne est un animal bruyant à l’odeur si forte qu’on pourrait facilement la sentir avant de même de l'entendre. Sans aucune retenue, les voilà qui hennissent, frappent le sol de leurs sabots, ruent et partent en galopades endiablées.

Au petit matin, les cierges étaient éteints dans la grotte, le sol en dehors aplati sous l’effet de la folle cavalcade des équidés. Je suis descendu jusqu’au barrage, ouvrage imposant de béton armé, et suivant le cours de la rivière, je suis arrivé au parc d’attractions où attendaient de petits bateaux en forme de canard coloré prêts à glisser sur de larges toboggans aquatiques. Puis je suis revenu sur mes pas, revenu à la grotte. Que voulait dire ce collage contemporain. Un homme avait établi au XVIIIe siècle son ermitage sur un coteau ensoleillé de la forêt profonde et aujourd’hui ce même vallon abritait un barrage et un parc d’attractions. Quelle réflexion tirer sur la nature humaine ? La haine du vide, la féroce volonté d’assujettir la nature avait remplacé l’édification de la sagesse intérieure. N’avons-nous rien de mieux à faire que voguer sur des canards en plastiques géants vers d’inutiles aventures ?

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