Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

L’institution imaginaire de la société

Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, 1974

Quelques extraits et commentaires

 

« Tout se qui se présente à nous (…) est indissociablement tissé au symbolique. »

 

« Cette société produit nécessairement cet imaginaire (…) dont elle a besoin pour son fonctionnement. Pourquoi est-ce dans l’imaginaire qu’une société doit chercher le complément nécessaire à son ordre ? »

 

« Les significations imaginaires sociales n’existent pas à proprement parler sur le mode d’une représentation (…). Elles sont infiniment plus vastes qu’un phantasme individuel, elles n’ont pas un lieu d’existence précis. (…) Elles ne peuvent être saisies que de manière dérivée ou oblique, (…) comme la courbure spécifique à chaque espace social, comme le ciment invisible tenant ensemble cet immense bric-à-brac de réel, de rationnel et de symbolique qui constitue toute société et comme le principe qui choisit et informe les bouts et les morceaux qui y seront admis. »

 

« Toute société a essayé de donner une réponse à quelques questions fondamentales : qui sommes-nous, comme collectivité ? Que sommes-nous, les uns pour les autres ? Où et dans quoi sommes-nous ? Que voulons-nous, que désirons-nous, qu’est-ce qui nous manque ? La société doit définir son « identité » ; son articulation ; le monde, ses rapports à lui et aux objets qu’il contient ; ses besoins et ses désirs. Sans la « réponse » à ces « questions », sans ces « définitions », il n’y a pas de monde humain, pas de société et pas de culture –car tout serait chaos indifférencié. Le rôle des significations imaginaires est de fournir une réponse à ces questions, réponse que de toute évidence, ni la « réalité » ni la « rationalité » ne peuvent fournir. »

 

« La vie du monde moderne relève autant de l’imaginaire que n’importe quelle culture archaïque ou historique. »

 

« Il est impossible de comprendre ce qu’a été, ce qu’est l’histoire humaine en dehors de la catégorie de l’imaginaire. »

 

L’homme, animal créatif, animal poétique qui trouve des solutions dans l’imaginaire. Qui établit dans l’imaginaire des systèmes qui trouvent leur prolongement naturel et rationnel dans la réalité, la vie quotidienne.

 

« (…) la question de l’histoire est question de l’émergence de l’altérité radicale ou du nouveau absolu (…) et la causalité est toujours négation de l’altérité (…) »

 

« Ce qui se donne dans et par l’histoire n’est pas séquence déterminée, mais émergence de l’altérité radicale, création immanente, nouveauté non triviale. »

 

« Le topos ou la chora est la possibilité première du pluriel. En ce sens, il est ce qui permet l’identité du différent. »

 

Et la succession, et le surgissement, et l’Autre, et la création, et la vie, et le sens.

 

« Le temps comme « dimension » de l’imaginaire radical est émergence de figures autres. Il est altérité – altération de figures (…) »

 

« Le temps véritable, le temps de l’altérité – altération est temps de l’éclatement, de l’émergence, de la création. Le présent, le nun, est ici explosion, scission, rupture. »

 

« Tout se passe comme si la société ne pouvait pas se reconnaître comme se faisant elle-même ; comme institution d’elle-même, comme auto-institution. »

 

« Tout ce qui est, d’une façon ou d’une autre, saisi ou perçu par la société doit signifier quelque chose, doit être investi d’une signification, et même beaucoup plus : est toujours d’avance saisi dans et par la possibilité de la signification, et ce n’est que dans et par cette possibilité qu’il peut être finalement qualifié de privé de signification, insignifiant, absurde. »

 

« L’institution social-historique est ce dans et par quoi se manifeste et est l’imaginaire social. Cette institution est institution d’un magma de significations, les significations imaginaires sociales. Le support représentatif participable de ces significations (…) consiste en images ou en figures, au sens le plus large du terme : phonèmes, mots, billets de banque, djinns, statues, églises, outils, uniformes, peintures corporelles, chiffres, postes frontières, centaures, soutanes, licteurs, partitions musicales – mais aussi : la totalité du perçu naturel, nommé ou nommable par la société considérée. »

 

Emprunt, crédit, détour inspiré par l’imaginaire pour comprendre le monde en l’inventant. Homme.

 

« Certes, ce faisceau de renvois dont chacun aboutit à ce qui est l’origine de nouveaux renvois est loin d’être chaos indifférencié ; dans ce magma, il y a des coulées plus épaisses, des points nodaux, des zones plus claires ou plus sombres, des bouts de rocaille pris dans le tout. Mais le magma n’arrête pas de bouger, de gonfler et de s’affaisser, de liquéfier ce qui était solide et de solidifier ce qui n’était presque rien. Et c’est parce que le magma est tel que l’homme peut se mouvoir et créer dans et par le discours, qu’il n’est pas épinglé à jamais par des signifiés univoques et fixes des mots qu’il emploie – autrement dit, que le langage est langage. »

 

« Une signification n’est rien « en soi », elle n’est qu’un gigantesque emprunt – et pourtant elle soit être cet emprunt-ci ; elle est, pourrait-on dire, tout entière hors d’elle-même, mais c’est elle qui est hors soi. »

 

Une signification, une société, un mot, un individu, un instant : tout n’est-il qu’un « gigantesque emprunt ». Ne sommes-nous pas beaucoup plus marqués au coin du multiple que nous l’imaginons ?

 

 

« Il faut que la société se fabrique et se dise pour pouvoir fabriquer et dire. »

 

« Etre » c’est « être socialement ». Le social, c’est le mode de l’être. La signification, l’institution, l’imaginaire social, l’identité sont comme une couche de glace plus ou moins mince jetée sur le lac de l’inconnu par les hommes. Rassurés et institués par le sens, nous n’en sommes pas moins fascinés par l’inconnu en dessous, et les limites humaines de perception de cet inconnu. D’où la fascination pour la chose, qui nous échappe au-delà de la prise partielle et furtive du langage, qui dérape vers l’inconnu ou nous ne pouvons la suivre.

 

Cette émergence continue de figures, de représentations, de sens sous les yeux fermés, c’est la pulsation de la vie comme le sang, c’est l’homme.

 

« Le flux représentatif est, se fait, comme auto-altération, émergence incessante de l’autre (Vor-stellung). »

 

« La représentation n’est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par quoi se lève, à partir d’un moment, un monde. Elle n’est pas ce qui fournit des « images » appauvries des « choses », mais ce dont certains segments s’alourdissent d’un « indice de réalité » et se « stabilisent » tant bien que mal et sans que cette stabilisation ne soit jamais assurée, en « perception des choses ». »

 

« Il n’y a de « choses », à savoir profondeur et épaisseur « dehors », que parce qu’il y a aussi profondeur et épaisseur « dedans » ; il n’y a fixité et résistance « dehors » que parce qu’il y a aussi labilité et fluence « dedans » ; comme il n’y a mobilité « dehors » que parce qu’il y a aussi persistance « dedans ». Il n’y a perception que parce qu’il y a aussi flux représentatif. De ce point de vue aussi, l’imaginaire – comme imaginaire social et comme imagination de la psyché – est condition logique et ontologique du « réel ». »

 

« L’imaginaire radical est comme social-historique et comme psyché/soma. Comme social-historique, il est fleuve ouvert du collectif anonyme ; comme psyché/soma, et est flux représentatif/affectif/intentionnel. »

 

Qu’est-ce donc que la ville à cette aune ? Fluence, imaginaire, emprunt, reflet, magma, oui.


Jean-Philippe DORE 

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