Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Succession

Nous avons choisi de devenir architecte car c'est un métier où se rencontrent des personnes et des situations toujours différentes. La rencontre des personnes et des situations provoque des évènements que nous pouvons infléchir en proposant des supports physiques à cette vie sociale. Bien entendu, ce métier ne consiste pas uniquement à concevoir et suivre la construction de bâtiment. La pensée moderne accorde à chaque discipline une échelle d'intervention. Le design s'occupe de l'objet, l'architecture du bâtiment, l'urbaniste de la ville et le géographe de la région. Il paraîtrait inconcevable de confier la région au designer ou l'objet au géographe. Nous avons a réinterroger l'emboîtement des échelles et l'emboîtement des disciplines. Pour comprendre cela, il faut décrire notre monde.

 

Les romains ont simplement théorisé la ville par trois mots qui impliquent une succession d'actions : tracer, lotir, bâtir. La trame viaire, c'est à dire l'ensemble des voies et des rues d'une ville, appartient à l'ordre du traçage ainsi qu'à celui du trajet. Une voie, une route ou une rue, si on y réfléchi bien, est une spécialisation de l'espace pour un usage collectif ; celui du passage ou de la desserte des parcelles individuelles. Dans sa gestion et son usage, la rue appartient au collectif et s'est octroyé le terme juridique de domaine public. Le reste de l'étendue géographique se découpe en parcelles foncières auxquelles est attaché la propriété. La destination de ces parcelles va de la culture quand il s'agit de champs à la construction d'immeuble en ville par exemple. La propriété foncière est liée à la transmission par l'héritage, ce qui revient à dire que la propriété fige l'espace dans le temps.

 

Si on s'extrait de la vision médiévale de la ville comme enceinte protectrice envers les agressions extérieures, ce qui n'est plus trop notre préoccupation en Europe, on peut avancer que le lien majeur entre l'institution "ville" et la propriété du sol passe par la fiscalité. Les impôts locaux et fonciers qui permettent à la collectivité d'entreprendre des actions sur un territoire donné porte sur cette spécialisation particulière du sol qu'est la propriété foncière. On remarquera au passage que la taxe d'habitation ne porte pas sur l'immeuble mais sur le fait d'habiter un lieu. On pourrait même dire que la ville s'impose à une topographie spécifique, celles des propriétés, sur lesquelles elle impose des devoirs liés à la fiscalité en contrepartie de quoi elle entretient la desserte de ces parcelles et offre des services collectifs.

 

Cela a le mérite de relativiser la ville comme agglomération de constructions. Si on en revient à la première idée, celle des situations de vie, on pourrait dire que ce qui forme la ville c'est la densité et l'accumulation des évènements qui s'y déroulent. En d'autres termes, la ville contemporaine n'a pas besoin de bâtiments pour exister mais plus surement d'une topographie active suscitant un paysage d'évènements.

 

Lorsque nous sommes en ville, le sol porte des immeubles qui sont des construits dont la valeur et le sens varient en fonction des époques. Ces construits spécialisent l'espace en établissant des relations dedans/dehors, chaud/froid, caché/dévoilé... Qui instaurent la possibilité de l'intimité parmi la multitude de gens qui résident ensemble. Le bâti appartient donc au vivre ensemble. L'art classique de la façade relève du langage pour exprimer une position sociale. Mais au delà, l'architecture implique une syntaxe de l'espace bien plus riche oú la spécialisation des lieux se lit en séquence de perception : il faut passer d'un lieu à l'autre pour posséder l'expérience de l'ensemble en apprécier chaque station.

 

Cette appréciation de l'espace par l'enchaînement s'étend aussi à l'espace urbain. Lors d'un trajet en voiture ou en train, notre expérience brasse plusieurs échelles. Passer de la rue à un intérieur aussi. Les exemples sont nombreux qui montrent la fusion des échelles. Bien sur tout cela nécessiterait une longue démonstration mais il importe surtout de retenir la relativité des échelles d'intervention. Quelque soit nos formations initiales, nos domaines d'intervention sont ouverts et interroge toujours la fusion des échelles.

 

Lorsqu'on parle de succession d'évènements et de perceptions, on introduit la dimension temporelle dans la problématique spatiale. On opère même un renversement de la rétine où la matière semble devenir du temps solidifié. Ce changement dans l'approche des situations construites ouvre la voie à des expériences importantes sur l'échelle et la versatilité de nos interventions d'aménageurs de l'espace : nous entrons dans le domaine exigeant de l'aménagement physique du temps.

Jean RICHER

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