Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Paysage et récit

la Tourette, bâtiment somme, dialogue avec le paysage. Ligne d'acrotère, horizontale rejoignant exactement le sommet de la colline, sous laquelle l'architecture s'organise. La construction ne s'intègre pas au paysage, elle s'y enracine dans une élégante contradiction qui la soulève de terre, la juche sur des pilotis et amène, de l'intérieur, le regard des moines à travers l'ondulation harmonique des façades-résilles à contempler les terroir lyonnais. Ici pas d'invention banale du paysage mais bien plus la construction d'une réciprocité entre intérieur et extérieur du bâtiment. Réciprocité dynamique sans cesse réinventée au grè des déplacement dans et hors du couvent par le visiteur et combien plus par un moine pratiquant une promenade architecturale chère à Le Corbusier dans un recueillement impossible aujourd'hui. Cette perception dynamique nous amène au récit car ici l'image laisse place au récit.

 

Voici qui nous amène au Moyen Age. Le Corbusier a fait une partie du chemin en admirant Sénanque et le Thoronet. Mais je m'attache ici à l'expérience perceptive de l'homme médiéval : Dans son environnement tout est affaire de récit et non d'image. Son corps est un récit, son cheminement l'est aussi comme le démontre son intérêt pour la généalogie et sa culture du voyage.

 

Les langues médiévales ne possédaient pas de mot permettant d'exprimer notre idée d'espace. Seul l'héritage du mot latin "locus" permettait de désigner l'endroit où se trouvait un objet en particulier. Ce lieu se formait à partir de rien, par un acte de foi en la réalité objective, incarné par des repères topographiques remarquables. Pas de paysage, pas d'espace mais des successions de marche comme autant de point singulier. Comme l'homme franchissait l'espace au prix du temps, la lenteur était une vertu développant entre autre une culture du passage patronnée par Saint Christophe (une vieille connaissance pour nous, pas toujours très recommandable mais que veux-tu). Le voyage contemporain, lui, tend à limiter le temps. Du même coup s'efface l'objet et reste le trajet pur et des images stomboscopiques. L'invention du paysage se fait par construction du regard et nous n'avons plus aujourd'hui que des paysages. Avons nous encore des récits ?

 

A la fin du douzième siècle, des éléments comme des accidents de reliefs constituaient des points de repère dans certains récits oui tableau. Mais la beauté naturelle de la terre, le paysage, était alors ignorés. Le terme même de paysage n'apparaît dans la langue française qu'au milieu du seizième siècle. Paysage ne veut pas dire terroir, ni territoire. Si dans son assertion contemporaine il s'agit d'une invention du regard comment pouvons nous espérer que la nature en sache quelque chose ? Et comment l'homme médiéval qui ne sait pas encore qu'il est un individu pourrait faire confiance à son regard alors que tant d'éléments invisibles investissent le réel.

 

En écrivant ces mots, le paysage flamand défile au delà des hublots rectangulaires du TGV. L'horizon bas, une fine bande de terre amoindrie par l'imposant cordon de nuage au dessus de lui étincellante par dessus d'un soleil que nous ne pouvons voir. Cela ressemble tellement aux paysages des peintres hollandais du seizième siècle où les corps à la fois tenus et robustes des nuages ont autant d'existence que les clocher et les champs. C'est cette terre, ou presque, qui menait de Bruge à Lille nos marchands d'étoffe pour vivre aux rythmes des foires en convoitant cette étrange métallurgie et ces pelisses approvisionnés par la Hanse, ces draps teintés de rouge ou de bleu végétal ou cette laine si lumineuse des près salés anglais. Ce commerce se prolongeait jusqu'à Paris, Barcelone ou Florence. Mais des ports italiens les marchandises de ce nord industrieux partaient pour les royaumes francs d'Orient. Depuis le train, sous mes yeux passe cette route que je tente de déceler dans le paysage. Chemin maritime de Novgorod en passant par Hambourg et Londres, chemin continental, de Bruge à Gênes ou Venise puis à nouveau la mer vers Constantinople et Trébizonde au fond de la mer noire. Un continent, trois mers, un océan. Un récit.

 

Ce qui m'importe est le récit d'hier et d'aujourd'hui sans tenir compte de sa véracité absolue. Pourvu que je puisse en tirer une rente symbolique, pourvus que cela nourrisse mes rêves.

 

Jean RICHER (2001)

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