Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Scope


« scope » a commencé par une conversation avec Gabriele Basilico sur l’intangibilité de la ville. Pour notre première et unique rencontre dans les rues de Cherbourg, ce grand bonhomme fit naître une question : Voit-on l’espace des villes changer ? Pour esquisser une réponse ; voici cinq lieux qui présentent certaines réalités de l’espace urbain contemporain. Ils illustrent le principe du « scope », développé par le géographe américain David Harvey, où l’espace est à la fois un champ de possibilités, une étendue, un cadre et un domaine ouvert.

Front de Seine . Ce quartier fut un grand rêve de l’urbanisme sur dalle à Paris. Après quarante années passées au bord de la Seine, mais détaché du sol, il a beaucoup vieilli. Où en est le vieux rêve moderne de l’indicibilité de l’espace, d’un spirituel païen ? Les lignes des bâtiments sont toujours pures, leur composition au sol rationnelle jusqu’à l’abstraction. Des jeux de reflets virevoltent encore dans l’espace, mais la matière s’est un peu partout fissurée. Pourquoi ses habitants en sont-ils si absents? Ils vivent dans la rue, quelques mètres plus bas, montent par des ascenseurs en haut des tours, mais jamais ne posent le pied sur cette dalle trop étendue. Dans un de ses méandres, un hôtel international joue la lanterne magique et forme soudain une place. Son intériorité devient troublante car l’enjeu de la présence des corps y presse le regard.

Euralille . La fabrique de la ville passe parfois par des poussées de fièvre. Ce quartier fut imaginé comme la vitrine moderne de la ville de Lille. Prônant la contraction de l’espace, ses promoteurs voyaient dans l’arrivée du train à grande vitesse la possibilité pour Lille de devenir l’épicentre de l’Europe. Le fracas du chevauchement des réseaux de communication devait produire le plan directeur du quartier. Pourtant, il est difficile de croire en l’existence de ce lieu quelques années plus tard. Mais en entrant dans la nouvelle gare on est happé par un jeu sournois de reflets et d’étranges perspectives. La vie y devient plus dense. Ce jeu d’ombres et d’échos, ainsi que l’enfouissement, semble être l’épycentre, ou bien l’antithèse, du vide extérieur.

Utah Beach . Sainte-Marie du Mont . Le temps s’est contracté lors des commémorations du débarquement où une base militaire américaine s’implante à Utah Beach à la même place que soixante ans auparavant. C’est une ville éphémère, blanche, poussée dans une pâture. Elle accueillera mille cinq cent GI pendant trois semaines pour assurer la protection des officiels américains. Les tribunes peu à peu se montent sur des échafaudages fluets. Derrière, loin de la plage, une piste en tôle ondulée flanquée de quelques baraques mène à la base. Un pylône, seule émergence, assurent les télécommunications avec la mère patrie. C’est le modèle d’une autre ville, diaphane, à la géographie étirée entre une Amérique transatlantique et ce pré normand.

Téléboutique . rue Jean-Pierre Timbaud . Paris . Un constat dans la ville régulière cette fois. Dans ses creux de nouvelles fonctions apparaissent qui révolutionnent sa spatialité : les taxiphones fleurissent sans que nous y prenions garde. Ils offrent des communications téléphoniques longue distance pour un coût modique, permettant à des communautés émigrées de rester en contact avec leur famille. Ce sont aussi des lieux de sociabilités où on se parle et s’écoute. Mélange de culture tertiaire et orientale, ces boutiques amènent un nouveau rapport à la distance en faisant coexister l’ici et le lointain.

Phone house . boulevard Voltaire . Paris. Cette ubiquité géographique entre l’ici et le lointain est rendue possible par la création de Téléports. Si nous utilisons aujourd’hui beaucoup le téléphone dans nos rapports sociaux au détriment du contact physique , c’est qu’une nouvelle spatialité a émergée. Il s’agit d’une spatialité opaque, où dans le huis-clos de plateaux techniques déserts, des communications basculent entre baies de brassage. Boîte noire sans lieux, mais reliée à l’étendue du globe, le téléport symbolise bien notre manière d’être au monde où l’espace perd sa consistance au profit de réseaux relationnels.

voilà donc cinq lieux urbains pour la chronique ordinaire du « scope ». Les dimensions et le temps y possèdent une existence détachée, baignant dans une sorte de réalité mixée, entre ici et ailleurs, entre matière et flux.

Jean RICHER (2005)
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