Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Réalité mixée

 

 
Photographie de Time Square, New York, mars 2003, Peter Jones pour Reuters publiée dans Libération

 Le point de départ de notre réflexion est la forme urbaine au sens où l’entend Henri Lefebvre : cumulative de tous les contenus, elle se relie d’un côté à la logique des formes et de l’autre à la dialectique des contenus. Espace et société y sont inextricablement liés.

 

Cette photographie est introductive à notre propos. Alors qu’un soir de mars 2003 le monde est suspendu à une éventuelle déclaration de guerre en Irak, G. BUSH fait une allocution télévisée qui est retransmise par toutes les chaînes télévisées du monde et sur cet écran géant de Time Square. A côté des enseignes commerciales des grands magasins, des voitures circulent sur la voiries pendant que des piétons marchent dans la rue : cette juxtaposition de la vie urbaine régulière et de la logique de réseaux (technique, politique, médiatique) est particulièrement flagrante.

 

La ville s’était développée jusqu’à présent sur le principe de la contiguïté spatiale et temporelle. Si notre société s’articule dorénavant en flux de capitaux, d’informations, de technologie, d’interaction organisationnelle, d’images et de symboles, bref, si elle est entrée dans l’ère de l’information, il faut supposer que l’espace en tant que support matériel de la simultanéité sociale adopte une autre forme que la contiguïté physique.

 

Si l’étendue géographique parfois s’y contracte, transcendée par la vitesse quasi instantanée des communications, d’autrefois elle se dilate par l’intrusion d’une virtualité induite par la perception simultanée de plusieurs média dans un même lieu : nous vivons dorénavant dans une réalité mixée entre localisation et délocalisations incessantes. Pour comprendre l’avènement de la société en réseau, il faut revenir au modernisme comme mouvement héroïque et hégémonique, à ses développements et à ses conséquences.

 

L’économie fordiste a accompagnée le projet moral de la modernité au vingtième siècle jusqu’à son implosion. La fascination technique des modernes en sera le paradoxe puisque le développement des technologies avancées coïncida avec l’adoption d’une économie flexible dans le management par les acteurs économiques à vocation internationale : la société perdit alors un projet commun au profit d’une mise en réseau généralisable d’ambitions variées.

 

 Pour illustrer ce propos, “Hot shot East Bound at Leager” de O. Winston Link, 1956. La fascination de la machine s ’y lit dans son accumulation au sein l’espace photographique : voitures, avion, machine à vapeur, pour un cinéma drive in, lieu de consommation culturel, avec au premier plan un couple enlacé…

 Que l’on appelle la suite de l’élan moderne, postmodernité ou modernité avancée (selon les différents auteurs), force est de constater qu’il y a eu une rupture au cours des années soixante, accentuée dans les années quatre-vingt-dix par l’extension informatique et l’explosion de la mise en réseau du monde.

 

 Selon Jonathan RABAN, auteur de Soft City en 1974, la ville que l ’on croyait victime de la rationalisation systématique liée à la production et à la consommation de masse, est en réalité un empire de styles, une production de styles et d ’images. La ville possède une plasticité capable de s’adapter à tous les désirs, un théâtre à l’épreuve du chaos, où les signaux et les styles sont à la base de la communication.

 Ce qui définissait le post modernisme, peut se rattacher aujourd’hui à une vision de la ville où coïncide la polysémie des discours et le maillage des réseaux. Les villes asiatiques fascinent depuis longtemps les observateurs occidentaux par leur accumulation de signes et signaux, leur intertextualité vibrante comme le montre la série de photographies « Times of the signs », pendant plastique de « L’empire des signes » de Roland BARTHES.

 

Il est nécessaire de rappeler le phénomène technologique capital de ces quarante dernières années : celui de l’extension ininterrompue du numérique. Ce moment de la technique, inscrit l’écrit à l’intérieur d’un environnement élargi, et mixte, qui autorise un tissage de plus en plus fin de l’image, du son, de la vidéo et de la réalité. Cette fluidité entre régimes hétérogènes incorporés dans la réalité du monde urbain, constitue dans l’histoire des visibilités un évènement culturel majeur.

 

L’unité de lieu se démultiplie alors que l’unité de temps disparaît sous la rapidité des transmissions. La cité se métamorphose dans l’hétérogénéité des temporalités des technologies avancées où la mobilité humaine se double d’une mobilité des productions, aux surfaces structurelles, communicationnelles, perceptives nouvelles.

 

La seconde dimension du réseau, en relation avec sa signification territoriale moderne, est cinétique. Le réseau défini à la fois l’espace et le temps. Il établit entre eux un rapport fondé sur la circulation, le flux, la vitesse, tendant vers l’instantanéité, le temps-réel. Les vitesses quasi instantanées de communications et les échanges mondialisés impliquent une contraction absolue de la géographie mondiale : une contraction du temps et de l’espace.

 

Les nouvelles technologies de la communication ne révolutionnent pas littéralement la logique globale des réseaux. Elles introduisent en revanche une nouvelle échelle, totale ou presque qui abouti au phénomène de la mondialisation pour reprendre l’expression de Mac Luhan. L’économie internationale fonctionne maintenant en temps réel, comme un espace économique et financier unifié dont le jour est continu : Les fuseaux horaires concomitants des bourses d’échange de valeurs sont les moteurs de ce « jour continu ». Répartition des communications pour le fournisseur UUnet (qui représente 27% du marché total des communications) i n GeoJournal 53, 2001. On observe une prédominance absolue des zones métropolisées car le couple fondamental qui caractérise l’espace des flux est l’inclusion/exclusion.

 

Jean RICHER

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