Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Forme incorporante

Au sens commun, la forme découle des dimensions spatiales que sont hauteur, largeur et profondeur. La forme y est alors un pur produit de l’espace, que l’on peut qualifier d’espace substantialisé. Dans cette voie cartésienne, la forme apparaît comme un volume sans mystère que seule la profondeur anime. Mais la forme externe est seconde, dérivée, elle n’est pas ce qui fait qu’une chose prend forme, il faut briser cette coquille d’espace. La forme se donne comme puissance incorporante, relativement indépendante de son contenu. Dans un chapitre particulier intitulé « la forme urbaine » dans « Le droit à la ville », H. LEFEBVRE énonce une position reprise dans « La révolution urbaine » concernant l’idée de forme. En partant de la forme juridique, celle qui caractérise l’établissement contractuel de relation sociale, donc d’un rapport formalisé, il prend acte de sa capacité d’unification : d’autres contenus qu’elle reprend, elle les réunit en acte dans la totalité ou synthèse virtuelle, qu’il n’est pas besoin d’accomplir par la société, mais d’annoncer comme voie stratégique pour l’action. Cela ne semble pas étranger aux conceptions picturales de MERLEAU-PONTY : des formes pures qui ont la solidité de ce qui peut être défini par une loi de construction interne. Analysant l’art de CEZANNE, en le rapprochant d’une certaine manière du mouvement cubiste, le philosophe fait ressortir cette musculature invisible, s’opposant à l’espace-enveloppe, se plaçant au cœur des choses.

 

Loin de l’analyse typo-morphologique de la ville, qui se résout en analyse morphologique et typologique, en organisation de la circulation, LEFEBVRE appelle à une idée supérieure de la forme urbaine comme lien d’unification. Pour lui, l’essentiel du phénomène urbain réside dans la centralité, donc dans le rapprochement, le rassemblement. Outre le rapprochement des moyens de création et de production, l’urbain se caractérise par le rapprochement des choses où les rapports sociaux se révèlent dans la négation (virtuelle) de la distance. Pour notre sujet, cette notion de forme urbaine sera centrale dans la réflexion car nous nous intéressons aux politiques urbaines. Ceux qui sont en charge du devenir urbain, élus, décideurs publics ou privés, avant même d’employer les outils de l’urbanisme moderne, ont une opinion de la ville. Ils agissent pragmatiquement, mais avant l’action, leur réflexion se fait sur une forme urbaine supposée et non sur l’urbanisme. Ils pensent la ville d’abord comme une forme globale, comme une idée, souvent indépendante de ses réels contenus. En réaction à l’espace des flux, à l’inclusion de la ville dans la société des réseaux, nous allons justement nous interroger sur les choix de politiques urbaines mis en œuvre en réponse à cette transformation sociale et économique. Cette manipulation rejoint la formule d’Henri LEFEBVRE, qui consiste à annoncer une voie stratégique pour l’action par une mise en visibilité, formalisée dans la ville par la construction ou la réhabilitation de quartiers phares. Si la forme urbaine se donne comme une image globale rassemblant les contenus de la ville, elle se manipule aussi.

 

Jean RICHER



 

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