Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Accident

La voiture qui franchit à 17h39 le panneau d’agglomération est une R19. Nous ne saurons jamais qui sont réellement les deux personnes qui se trouvent à son bord. Tout ce que nous pouvons en dire, c’est que l’un deux est sous l’emprise d’un puissant psychotrope. Heureusement il ne conduit pas. Quelle importance alors ?

 

De la voiture initiale, il ne reste presque rien après mille cinq cent heures de travail. Elle est totalement « tuning ». Ce n’est pas tant son surbaissement, la peinture violette métallique, ou les multiples ailerons qui la décorent, qui font aujourd’hui sa particularité. Ni les prises d’air sur le capot, le triple pot d’échappement chromé ou le vitres teintées. Non, ce qui importe, c’est le motif de dragon collé sur le capot et les huit enceintes savamment agencées à l’intérieur de l’habitacle.

 

Il est 17H42 maintenant. La voiture a considérablement réduit son allure pour emprunter les ruelles de la veille ville. Ses pneus larges semblent inadaptés au contexte. A 17H45 on peut observer que sa carrosserie est parfaitement nettoyée et que le véhicule semble plus animé par son dragon de proue que par l’aspect timoré du conducteur. Si on oublie de dire que c’est l’automne et que le conducteur porte un t-shirt avec le même motif de dragon, on ne peut rien comprendre à la situation.

 

A 17H46, le passager sort de la voiture et la portière se referme d’un bruit mat. Cela permet d’entendre un instant une mélodie s’échapper de l’intérieur. Un beat binaire. A cet instant, l’homme ne sait pas que très bientôt il va mourir. Peut être s’en doute-t-il mais cela ne se voit pas sur son visage. Alors qu’il roule à faible allure il éjecte d’un geste habitué le CD du lecteur qu’il pose en vrac entre le levier de vitesse et le frein à main. Il introduit tout aussi machinalement et à notre grande surprise un vieil album de Marianne Faithfull. A partir de maintenant les faits et gestes de cet homme n’ont plus aucun sens cohérent hormis de le précipiter vers sa fin. Il est 17H49.

 



En tournant la mollette de son autoradio, il amène le densitomètre sur 12 puis quelques secondes plus tard à 26. Les hauts parleurs intérieurs donnent maintenant au maximum. De la même manière, en sortant de l’agglomération, le véhicule file sur la départementale à vive allure. Ce manque d’attention surprend par rapport au soin méticuleux qu’entretien l’homme avec sa machine. A 17H51 tout est fini. Dans les quelques secondes qui précédaient, le conducteur avait allumé ses phares d’une lueur bleutée en accord avec la carrosserie et cette dernière vibrait sous la pression du vent et la voix rauque de Marianne Faithfull.

 

Il est à peu près sur qu’il a vu le camion arrivé en face. L’évidence de la carrosserie rouge rehaussée de rampes lumineuses pousse même à envisager un acte de communion. Lorsque quelques minutes plus tard les témoins sont arrivés sur les lieux de l’accident, personne n’a remarqué au milieu des tôles froissées l’embrassade du dragon et de la licorne fixée sur la calandre du camion. Ce n’est que par manque d’énergie que les huit haut-parleurs se sont tus.

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