Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Attente

L’idée qu’elle était désirable ne lui était pas étrangère. Mais cela n’entrait pas dans ses préoccupations du moment. Elle était arrivée à l’heure exacte indiquée sur le carton d’invitation, héritage d’une éducation bourgeoise et provinciale qui cadrait mal avec le milieu arty. En silence elle imaginait sa rencontre avec le lapin d’Alice au pays des merveilles. Peu d’invités étaient déjà arrivés et les présents disparates, par la gêne qu’ils exprimaient, renforçaient l’intériorité de chacun. Sa robe d’été à grosses fleurs rouges, bien qu’un peu voyante, lui plaisait car elle avait un air de partie de campagne et de bal populaire si décalé que cela la faisait basculer dans une exception protectrice. Elle aurait aimé partir en voyage là, sur le champ. Bientôt une petite foule s’amasserait, bien que peu dense, et le traiteur commencerait à servir du champagne après les applaudissements d’un discours consensuel. La proche échéance de cet acte collectif scellerait à coup sur le sentiment communautaire qui ferait que l’on « en est » ou non. A mesure que les minutes passaient, elle restait plantée là dans un coin de cette cour gravillonnée. L’imminence de la fête faisait naître en elle une question sourde ; elle avait l’impression d’être dans cet espace mais de ne pas appartenir à son temps. Elle aurait pu attendre ainsi sur un quai de gare, mais sans l’excitation de l’arrivée imminente d’un train. A bien y regarder, une certaine lassitude se lisait dans son regard que seul le maquillage un peu trop appuyé pouvait dissimuler. La cour se remplissait et l’espace dévolu à chaque corps diminuait. Tout ce passait comme si le rythme du temps dépendait de cette densité et une accélération imperceptible se faisait pourtant sentir en peu plus à chaque instant. Un geste interlope, une rotation du bassin suivie d’un changement de position de son centre de gravité, précipita le premier pas que sa robe légère accompagna. Son pas, bien que lent, était décidé maintenant. Elle quittait la cour sans que personne ne s’en aperçoive et d’ailleurs personne ne su plus rien d’elle à partir de cet instant.


Jean RICHER

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