Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Lumières

J’ai pris la voiture par lassitude, par ennui, par manque d’idée. Peut-être était-ce les deux doubles cafés, peut-être cette magnifique lumière grise qui embrassait Paris après des jours de soleil inattendus. En tout cas, je ressentais une espèce de jubilation du regard à marcher, puis à rouler dans la ville humide et froide, sur les rues bombées et presque désertes. Les gens disait-on suite aux «événements », redoutaient de sortir de chez eux, répugnaient même à se divertir, et, plus grave, à consommer. Je commençai une circulation errante dans la ville, gardant juste ce qu’il faut d’attention pour conduire, me jetant au hasard dans les rues, rive gauche, puis rive droite, les boulevards, les rues tortueuses et magnifiquement sinistres. Je regardais avec passion les grandes façades noires et grises, comme frottées de pluie, d’ennui, de misère relative des jours. Raccrochées, reprises, comme des étraves de tragédie dans la brume des jours. Je tournais, l’esprit vide, un regard. La radio passait un programme sur Rimski-Korsakov, et je ne sais pourquoi, je repassais mentalement ce nom, réjoui de le trouver en accord avec la brume, le froid, le gris, la nuit presque déjà tombée à quatre heures de l’après-midi.

 

Dans le sombre surnagent de magnifiques lumières. Aux tuileries, d’abord, puis dans un parc inconnu, entrevu les derniers éclats des feuilles, éclats de feu rouge jaune au bord de la dissolution dans le gris granuleux – la nuit tombe déjà. Et en haut de la ville, d’autres éclats d’or, dômes, statues anges dans le gris- quelle beauté ! Puis, dès trois, quatre heures de l’après-midi, les lumières. Phares, clignotants des voitures serrées contre la mienne – le visage des conducteurs dans les rétroviseurs. Les enseignes, déjà les décorations de Noël, les cafés qui commencent à se remplir. Je scrute, de plus en plus absorbé, les façades qui se succèdent, formant comme un gigantesque travelling sur l’écran de mon pare-brise.

 

A cet instant, j’aime profondément la ville, ces immeubles, les habitations, masses sombres aussi loin que porte mon regard. En dehors de tout souci d’architecture, de composition.

 

A mesure que je me rapproche du seizième arrondissement, je vois les strates du temps évoluer. Les années soixante, soixante dix, quatre vingt, quatre vingt dix. Je pense soudain à l’architecture comme le fruit d’une expérience chimique. On m’a dit je crois que le diamant est issu de la conjonction d’une forte pression et d’une intense chaleur sur le carbone. Ainsi l’architecture est le fruit de la pression du sociale et de quelques éclairs. Architectes, nous sommes : un peu de culture commune, un peu d’obsessions particulières, et fatalement, la marque de notre époque, de la mode disons, que nous faisons, et qui simultanément nous influence. Emporté dans cette voiture d’emprunt je ressens fortement cette poussée, cet effort du social. Je ressens cette poussée des immeubles avec la vie plus ou moins contrainte à l’intérieur. Je vois la ville comme une éruption lente, une coulée de lave épaisse et lente qui se fige par inadvertance dans un style. Ces façades. Pathétiques, criantes. Chacune racontant une histoire, la confiance d’un moment, d’une compréhension, une naïveté.

 

Toutes ces façades portant au delà d’elles-mêmes, le message, la clé, le code. Toutes ces façades voulant désespérément signifier quelque chose, nous dire quelque chose. C’est cela qui est magnifique avec l’architecture : cette ligne de crête entre la chose et le signe. Les bâtiments, tantôt message, tantôt chose brute, sourde, obstinée, immortelle, indifférente à nous.

 

Il y a ce crépuscule énorme qui tombe sur la ville, un dimanche après-midi froid et humide de novembre. Un cataclysme, un naufrage, la résurgence de peurs anciennes, la nuit. Nous, nous courons les lumières, nous nous serrons dans le fluide matriciel d’or, des lumières, des enseignes, des fenêtres des appartements, des vitrines de café. Nous brillons, donc nous sommes vivants. Comment ne serions-nous pas désespérés, si nous n’avions inventé ce monde des signes, cet autre monde, cette promesse, cet espoir.

 

Ces choses, ces choses qui redeviennent des choses et s’éloignent vertigineusement de nous, qui s’érodent dans la marche du temps, sans nous, quelle existence peuvent-elle avoir, sourde, inconnue, mystérieuse ?

Jean-Philippe Doré

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