Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Fastes brefs

2.

21 octobre. « On peint, on sculpte, on écrit et de plus en plus on se sent comme le premier homme devant un miroir inouï, l’initiateur timide et téméraire qui avance sans savoir où, rien ne semble entamé : les choses vierges attendent les princes qui viendront les transformer en étoiles. » RILKE

 

3.

Octobre, la nuit tombait. Normal restait à la fenêtre, il regardait les petits carrés jaunes des fenêtres s’allumer un à un, à mesure que les gens rentraient du travail. Voilà, il était l’un d’eux, pour quelques instants, pour un soir, en apparence mais cela seul comptait. Il s’était glissé dans un peignoir, dans une vie qui aurait pu être la sienne. Dans les cadres de plexiglass un peu poussiéreux sur les étagères, il souriait avec une femme, dans la lumière blanche, cinématographique du souvenir. Là, maintenant, il aimait en toute innocence cette heure paisible où les lampadaires s’allumaient, jaunes et blancs. Des cloches sonnaient quelque part, et une vague odeur de feu de bois piquait l’air frais.

 

4.

Au théâtre. La foule s’accumule, le drame monte si elle ne se calme pas, ne se résume pas rapidement à une ambiance rassurante, où elle disparaît dans sa multitude pour devenir chose.

 

5.

Le suicide supposé des lemmings (l’hiver).

Eh qu’attendez-vous de nous ? Que nous nous jettions enfin de nos froides falaises, tout criant, apeurés et agitant l’air de nos pattes ridicules ?

 

6.

BAUDELAIRE. Les Foules

 

7.

‘Cause everything is moving too fast, dit la chanson. Qui et où suis-je ? Peut-être sommes-nous, juste une erreur dans le rêve d’un chien, où le rêve devenu fou d’un ordinateur. Soyons ivres et rions, tant que cela est possible.

 

8.

Le 3 mai 2002 

Premier jour chômé depuis longtemps. Erré dans les rues : lumière blanche et grise, assez vive. En voiture, à pied, comme une hallucination du regard, l’impression de ne plus regarder, détailler, mais d’être envahi par un flux d’information, de sens. Comme si l’écriture venait frapper à toute force derrière mes paupières. Comme une dilatation surprenante, inattendue, de moi-même dans le monde.

L’étrange calme de ce vendredi après-midi, l’organisation étourdissante des choses qui gisent, s’étalent, palpitent devant moi.

Sensation d’aventure, un peu ridicule, mais aventure tout de même.

L’extraordinaire organisation du monde.

 

La multitude.

 

9.

hauts miroirs

 

je l’ai égarée

dans les miroirs de l’appartement

cet après-midi d’ennui et de luxe

ce rire cristallin et vide, de pièce en pièce

a disparu

 

10.

9 mai 2002

Comme un rêve que l’on aurait en réalité imaginé, comme un souvenir indéfinissable que l’on aurait pas vécu, comme le fragment d’un film ou d’une photographie que l’on aurait jamais vus : un pur fantasme, un rêve d’architecture. J’ai déjà vu ce bâtiment quelque part, j’ai quelque part en moi ce reflet doré au soleil couchant, mais ce n’est peut-être qu’une erreur, un reliquat des heures de télévision de l’enfance, de l’immense mouture imaginaire et rêvée du monde ; un débris flotté immémorial sur une plage qui n’existe pas. Quel vertige ! Nous sommes de l’étoffe dont on fait les rêves, dit Shakespeare. Nous transportons avec nous, de part et d’autre de nos yeux, la matière mouvante du rêve qui se reconstitue devant nous. Nous projettons devant nous des rêves rétroactifs ou futurs, ou des rêves des autres, ou des rêves impossibles. Des fragments de vies inconnues dont mystérieusement, nous nous souvenons.

 

La lumière, dorée, du souvenir.

 

11.

13 décembre 2003

masques

visages

imaginaire social

théâtre permanent des visages

Dubuffet (les Chimères)

 

12.

dans le métro ligne 13, 18 décembre

Deux filles parlent avec animation sur une banquette. Ballet des mains allant au devant l’une de l’autre, se réfugiant dans les cheveux ou sur une cuisse qu’elles lissent machinalement, esquissant mille mouvement en une seconde. Je n’entends pas la conversation. Paysage incroyablement mouvant des visages, mimiques des yeux, de la bouche, du nez, extrordinaire mobilité de la tête faisant songer au jeu d’esquive d’un boxeur.

Voilà, un instant d’humanité sous la froide lumière bleue. Les autres, pour la plupart, fermés, cadenassés dans leur journal, leur livre, leur souci, leur vie ou l’hébétude du matin.

 

13.

Etonnant comme les œuvres d’art sont avant tout des exercices d’expression sociale parfaitement délimités, quand on voudrait y voir des formes d’aventure personnelle. Fausse solitude, une fois de plus – voir « les Foules » de Baudelaire -, et nouvel indice sur les mystérieuses régulations du monde social, qui rattrappe tout, même ses dérivatifs, ses marges.

 

14.

East side, West side, Melvin Le Roy, 1949.

Toujours cette impression que les rues de New York sont plus qu’un décor, un milieu naturel dans lequel les personnages évoluent. Ava Gardner en robe de soirée, James Mason en costume sans chapeau, ne sont pas nus, ils sont entourés par la ville comme par un vaste vêtement, une extension d’eux-mêmes, de leur élégance.

 

15.

mai 2003

Des gens, des amours, des amitiés disparaissent de nos vies. C’est abstrait, incompréhensible, irrémédiable. Ils se transforment en fantômes, hantent nos souvenirs et nos rêves. Et toujours, ils nous renvoient à d’amers reflets de nous-mêmes, à nos regrets, nos erreurs, nos manquements et nos défauts.

Ils ne disparaissent pas, ils ne peuvent pas disparaître : ils nous hantent irrémédiablement. L’amour lui aussi reste sous cette forme bizarre d’ectoplasme, il tourne encore à vide dans nos têtes juqu’à la folie, et nos bras aussi se tendent pour serrer le vide. Qui, qu’aimons-nous alors ? Une image ? Une idée ? Un souvenir ?  Une projection de nous mêmes à travers l’être aimé ? Nul ne le sait. Mais toujours, elle reviendra vous hanter, elle reviendra habiter vos souvenirs et vos rêves, elle reviendra, en surimpression, voiler votre regard et s’interposer entre vous et le monde.

 

16.

24 mai 2003

En bas, il y a le carrefour qui dort avec les arbres qui bruissent doucement. Il y a quelque part un moteur qui ronronne, quelques voitures passent au ralenti sur le pavé. J’aperçois la tour Monparnasse qui agite quelques petites lumières, au loin. Sous les lampadaires, les choses luisent, tranquilles, insoucieuses de mon regard, c’est le début de l’été. J’ai quelque chose de bizarre dans la poitrine, une oppression, un manque. Je ne sais pas.

 

17.

il faudrait être un ordinateur transgénique

il faudrait être un altermondialiste actionnaire dans le pétrole

il faudrait être un fondamentaliste intermittent

il faudrait être un vieillard transplanté dans son propre clone

il faudrait être un misocrate ou un un phallogyne ou que sais-je

il faudrait être immobile comme une pierre et en même temps

il faudrait être l'aventurier ubiquiste en vol nocturne suspendu

dans le grand Rien comme ce petit poème dans un instant

il faudrait être l'ultime mutant social

il faudrait vivre la dernière compression de toutes ces figures symboles

déments identités multiples indices pervers

il faudrait traverser le miroir dans la lumière blanche du bug

il faudrait être l'ultime mutant

 
Jean-Philippe Doré

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