Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Logan Airport

7 janvier

 

 

Boston. Translation. Je saute plus ou moins habilement dans la neige mouillée, de voiture de louage en métro, de navette en aéroport. Ça rend un peu hagard. Suis-je comme le héros d' «Alice dans les villes» de Wenders? Eh bien, ma voiture a moins d'allure que ces longues berlines américaines des années soixante-dix, ces longs squales carrés qui étaient déjà des films à eux tous seuls. Et moi je ne ferme pas les yeux en pleine highway pour voir si c'est réel; je regarde bien devant moi. Pas de rencontre troublante, pas de jeune femme égarée mystérieusement avec un enfant. Logan, Terminal E, c'est une longue halle de granit, de faux bois et d'inox. Cent cinquante mètres de long, dix de haut, vingt-cinq de large.

 

Pris dans ces fameuses chaînes de mobilité on est plus que voyage, vitesse. Légère tension intellectuelle et nerveuse pour correctement sauter d'un mode à l'autre. Effort pour comprendre la langue, lire un plan de métro. A part ça on n'est plus rien, que le mode de transport lui-même; que le paysage qui défile. On devient une sorte de fret. Le parfait mode de transport voudrait qu'on enregistre son corps avec ses bagages et qu'on laisse ses pensées voler directement vers Paris. Peut-être y arrivera t-on un jour pour rallier les planètes lointaines. Mais qu'arriverait-il en cas de dysfonctionnement du système de récupération des corps? Usurpation d'identité corporelle, détournement de pensées, ghosts effrayants d'aéroports, zombies. Que faire des corps que personne ne demande? Autre solution plus commode et conformes aux temps: laisser aussi ses pensées au vestiaire.

 

Ombres humaines subordonnées au mouvement. Pensées même subordonnées au mouvement, centrifugées, dispersées, saupoudrées. Wire transfert, téléchargement, piratage, qu'adviendra-t-il d'elles?

 

Vision d'un voyage interstellaire dans une mer de souvenirs étrangers, un magma de fragments mentaux, éclairs, instants, plancton de pensées humaines qui ont déserté leur corps.

texte jean-philippe doré, photos aurélie eckenschwiller

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