Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Ruines

 «Grands sont les déserts, et tout est désert.

Il faut plus que quelques tonnes de pierre ou de tuiles dressées

pour déguiser la terre, cette terre qui est vérité.

Grands sont les déserts, désertes et grandes les âmes,

désertes parce que nul ne les traverse qu'elles mêmes,

grandes parce que là tout est visible, et tout est mort.»

PESSOA

 

 

 

30 décembre

 

Philadelphie. La grandeur est là, mais les trous sont énormes. Des splendeurs baroques de toutes tailles s'érodent, s'effondrent, pèlent au point de révéler la fragilité de leur structure métallique. De véritables temples (banques, compagnies d'assurance, galeries marchandes, cinémas à la dérive) tendent leurs façades murées, leurs vitres crevées dans les rues rectilignes. Des façades somptueuses comme une extrapolation monstrueuse de l'Italie de la Renaissance, des corniches altières et noircies se lancent dans de vide des rues, abandonnées comme des étraves folles. Est-ce Rome après le passage des barbares? Quelle mer s'est retirée de là laissant ces épaves? Les longs murs de brique perpendiculaires aux rues racontent une autre histoire. Les coulisses. L'envers du décor, car tout ça n'est qu'un décor. Là-dessus on voit d'autres traces noircies. Les climatiseurs côtoient les anges baroques. Le collage est hallucinant. Une tour des années soixante-dix percute le Panthéon de Rome. Un castel hanté à la Blanche Neige, recouvert sauvagement par la façade d'un magasin, lui-même en faillite. Le vide brusque des parkings comme taillés dans la matière de la ville. Une espèce d'Atlantide en temps réel, où l'on construit à côté des ruines, où l'on oublie sans cesse plus vite, où l'on recommence toujours plus rageusement dans l'oubli de l'histoire. A New-York, la grille qui serre les bâtiments les uns contre les autres, et l'étroit corset des rivières Hudson et East ne donnent pas ce sentiment d'abandon, cette perte de de substance. Philadelphie, Chicago, Boston donnent cette impression de fuite, de dépressurisation de la ville, de perte de substance. En Europe, les limites de la ville historique agissent comme une cocotte minute qui cuit lentement le centre, laissant les périphéries dans de flou de l'ailleurs. A Chicago, à Philadelphie la grille tient jusqu'à ce qu'elle craque alors le vide surgit. Les rues rectilignes vont droit à l'infini, à l'indéterminé, nulle muraille ne les garde. Des environnements de suburbs surgissent au détour d'une quartier bien léché: une station service décatie dans des flaques d'essences et de boue, des grillages tordus, des appentis de planches pourries. Ici, la monumentalité est toujours suspecte, comme soufflée, trop rapidement montée, appuyée sur rien. Les rues sont goudronnées à la hâte, les maisons mal foutues, bordées de grillages de travers. Balloon frame des années quarante ou cinquante, elles semblent fragiles, à bout de souffle, à même d'être soufflées par un coup de vent. Peut-être comme Melvin Webber ou Baudrillard le pensaient, la ville physique n'a plus beaucoup d'importance. Peut-être que tout n'est plus que flux d'information, rites, imaginaires, ou bien process automatiques comme le shopping qui semble la pierre angulaire de tout, avec la gravité du religieux et la frénésie d'une drogue.

 

 

Le ciel est trop vaste. L'espace est trop vaste et mange les entreprises humaines. Foin des fières villes et des highways étincelants: c'est le ciel menaçant qui gagne, c'est l'espace qui triomphe. Cette même impression nous hante tout au long de l'interminable highway qui descend de Boston à Philadelphie. L'espace triomphe et les établissements humains ne sont pas de taille. Tout semble démontable, étrangement furtif et peu établi, malgré les fantastiques machineries de décor mises en œuvre tout autour de nous.

texte jean-philippe doré

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