Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Méduses

 « La représentation n'est pas décalque du spectacle du monde, elle ce dans et par quoi se lève, à partir d'un moment, un monde. »

CASTORIADIS

 

 

 

2 janvier

 

Entre New-York et Boston. On roule dans le noir, dans le brouillard. La route est longue, l'espace immense, tout est noir. Autour de nous les énormes voitures américaines bondissent mollement comme des éléphants de mer. Aux abords des villes surgissent des publicités violemment éclairées, des bandeaux luminescents suspendus par de hautes potences métallique que l'on devine à peine dans le ciel noir. Nourriture. Voitures. Téléphones. Services divers. Aussi les "convicts" en photo avec le fameux "WANTED". Un violeur et une femme recherchée pour meurtre s'intercalent avec les pizzas, le real estate, les vacances aux caraïbes, la bière Bud Light, les compléments alimentaires qui font maigrir, le site de rencontres en ligne. Tout est mis sur le même plan, exposé bien à plat dans la même lumière, le même graphisme. Ultimement, une publicité pour la publicité occupe les panneaux vacants. Le vide n'existe pas, ne doit pas exister dans un environnement pareil. On traverse tout cela comme dans un rêve, un cauchemar. On traverse dans le noir dans ces étranges voitures à la fois lentes et rapides, on happe silencieusement ces lumineuses méduses d'information, on n'est plus que rétine et vitesse à la manière du capitaine Bowman en route vers Jupiter dans son vaisseau, rétine hallucinée. L'impression d'irréalité ne diminue pas à mesure qu'on entre dans l'alpha et l'oméga d'un monde si furieusement matérialiste qu'il en devient fantastique. Toute cette violente nature est tenue à distance par un imaginaire plus violent encore, un ordre plus impérieux, un mythe plus étrange. Ce n'est pas seulement qu'il ne reste plus que les choses, les produits qui semblent vivre leur vie propre en dehors de nous. C'est qu'il ne reste plus que leur trace, leur image, leur artefact de méduse qui flotte dans le brouillard noir. Tout, chaque chose est réduite à son résidu sec d'information, si finement diffusée et grainée qu'on a désormais affaire à un plancton d'information que l'on happe, que l'on gobe presque inconsciemment en lieu et place du monde. Mais c'est ça le monde. C'est ce que nos branchies humaines peuvent filtrer du monde.

texte jean-philippe doré

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