Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Peut-on voir l’invisible?

Les restructurations économiques – suite à l’adoption de l’économie flexible et d’opportunité – associées à une mise en réseaux généralisée – réseaux physiques, immatériels, sociaux – ont des conséquences nombreuses sur les transformations de l’espace alors même que les flux portés par ces réseaux sont de nature invisible.

Au premier rang vient la mobilité des investissements, leur forte amplitude géographique et sectorielle. Inscrits dans des réseaux financiers globaux, ils provoquent la naissance ou la relance d’activités économiques, voire, et c’est souvent le cas, la déshérence d’activités traditionnelles. La tertiarisation galopante et l’abandon des secteurs productifs traditionnels modifient évidemment les affectations foncières et leurs usages dans les centres urbains et leurs périphéries. Mais au-delà, il importe de considérer les flux porteurs des informations de la société du même nom. D’une certaine manière, on observe une contraction de l’espace et du temps (pour reprendre les termes de David HARVEY), où la distance géographique se contracte entre les grandes implantations financières distantes de centaines de kilomètres, tout en périphisant des territoires réels voisins. Or l’expérience nous enseigne que le capital structure l’espace (Karl MARX et Henri LEFEBVRE). Ce constat demeure purement spéculatif et à ce stade la question se pose pourtant toujours : peut-on voir dans la ville l’invisible mouvement de ces flux ? En d’autre terme, l’urbanisme se plie-t-il à cette nouvelle spatialité ?

A chaque mutation dans le domaine des transports, les flux physiques obligent un redimensionnement des voies de communications par des processus d’actualisation de la voirie, d’ouverture de voies à grande vitesse… Mais concernant les flux immatériels, invisibles par nature, leur implication est plus complexe car elle obéit avant tout à la contraction du temps et n’impose pas la modification d’infrastructures visibles : les autoroutes de l’information, connues de tous, ne sont nullement visibles dans le paysage. Or si les flux sont invisibles, on peut néanmoins s’attacher à desceller leurs conséquences spatiales indirectes. Désorientées par la mobilité de l’investissement, les municipalités – habituellement confrontées à des mouvements à long terme – développent des projets urbains emblématiques pour s’inscrire dans la nouvelle société d’archipels. En intervenant ponctuellement sur la ville, les municipalités fabriquent de l’image urbaine plus que de la forme et elles se vendent sur un marché serré où la rivalité interurbaine fait rage pour attirer le capital international. Les projets urbains sont là pour dire le « génie » de leur ville, pour dessiner son nouveau visage, souriant et volontaire. Ils appartiennent à un marketing urbain plus soucieux d’image que de contenu social. Il semble que l’on puisse lire la procédure très spécifique de projet urbain, généralisée à travers l’Europe, comme la réponse la plus patente dans l’espace de la ville à la mise en réseaux de la société. Quelle grande ville européenne n’a pas ces vingt dernières années réhabilité son centre historique, refondu son quartier de gare ou encore reconverti ses anciens docks ? Fortement différentes dans leur expression plastique, ces transformations de l’espace urbain s’appuient pourtant toujours sur le même discours marketing qui voudrait actualiser l’image de leur ville pour convaincre la terre entière de la vivacité de son présent (lorsqu’il ne s’agit pas tout d’abord d’une thérapie à usage interne pour supprimer un complexe largement répandu dans la population).

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