Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

25 points

Ça a commencé comme une plaisanterie autour d'une carte, et d'un verre. On parlait du Grand Paris comme d'un territoire finalement inconnu, un Nouveau Monde assez excitant à découvrir, à l'image, par exemple de la « Baie de Personne » décrite par Peter Handke lors de son immersion dans la banlieue Ouest. Décrire, donc, ce territoire à la manière d'une mission exploratoire. Implanter des points d'observations de façon systématique et arbitraire, et sonder ces points comme ces robots qui fouillent la planète Mars. Sur notre carte au 1/250000ème, figurait un carroyage formé par les degrés de méridiens et de latitude. Soit 25 points espacés de 10 à 15km environ, qui constituaient en tout un rectangle de 75km de « long » et de 49km de « large ». Ces points furent vite implantés sur Google Earth et nous avons commencés à les visiter.

 

Le côté arbitraire des points ainsi trouvés s'est vite avéré assez excitant: au milieu d'un champ, d'un échangeur d'autoroute ou encore en plein dans la place Denfert Rochereau à Paris. Par sa précision un peu absurde on était de se rendre « là » et pas ailleurs, tout en étant presque systématiquement « à côté »: à côté des grands axes de circulations, des endroits ou des bâtiments notables, à côté finalement des choses nommées ou symbolique, et finalement « dans » les choses inconnues, poétiques ou mystérieuses. Aller « là » et pas ailleurs, c'était nier l'accès commun de nos sens et de notre condition humaine à la réalité, c'est à dire par l'imaginaire, le nommé, le symbolique.

 

Raconter « Dead Man »...

 

Dès l'instant où nous avons commencé à mettre en oeuvre le projet, nous avons rencontré toute une série de problèmes théoriques ou « protocolaires ». Le succès du concept tient dans son côté arbitraire, sa captation aveugle qui nie complètement le caractère subjectif ou symbolique du paysage humain. On invente donc une captation photographique « objective » qui consiste à prendre de grandes photos frontales à partir de chaque point tracé au sol, en direction des quatre points cardinaux. Mais chacun sait que prendre une photo est un acte hautement objectif: même dans un protocole aussi serré, on espère toujours un passant, un animal, un changement de lumière, quelque chose de « romantique ». Presque aussitôt, on reconstruit autour des points – qui sont parfois assommants de banalité, un imaginaire, on retisse presque immédiatement un décor de choses nommées qui nous parlent. Humains, nous projetons irrémédiablement autour de nous notre faisceau de représentations pour voir, c'est notre manière de voir. Les astronomes arabes arabes, pour voir les galaxies, projetaient sur elles des figures mythologiques.

 

Le protocole, son échec ou son succès, devenaient ainsi l'enjeu du projet. Si une captation objective est possible, alors il y a la possibilité de voir les choses seules, en notre absence, non intentionnelles, nues. C'est une sorte d'aventure poétique du vide. Mais si le romantisme décidément nous rattrape, si l'on succombe à l'écureuil, au plongeoir en ruine, au rayon de soleil dans la poussière, à la beauté absurde des lotissements ou des aires d'autoroute; alors là aussi il y a poésie: c'est la compréhension que partout où nous sommes, même et surtout nulle part, commence un monde. Nous emmenons avec nous, nous projetons littéralement autour de nous un imaginaire qui par ailleurs se nourrit du monde. Peut-être que la seule captation qui compte dans ces étranges no man's land, c'est la captation de notre propre être.

 

Castoriadis:

 


« La représentation n’est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par quoi se lève, à partir d’un moment, un monde. Elle n’est pas ce qui fournit des « images » appauvries des « choses », mais ce dont certains segments s’alourdissent d’un « indice de réalité » et se « stabilisent » tant bien que mal et sans que cette stabilisation ne soit jamais assurée, en « perception des choses ». »


 

Un monde se lève. A peu près nulle part dans notre décor contemporain, un endroit pris au hasard révèle des choses étonnantes. Peut-être les 25 points sont-ils des sortes de chambres où se lève se monde, des chambres mystérieusement liées entre elles?

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