Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Abitare il tempo.

Article de l'ouvrage "Urgences temporelles, urgence des régulations publiques"

 

 

Ce titre est un hommage aux politiques italiennes qui ont su expérimenter l’intégration du temps dans les documents de planification urbaine. Avec les lois des années 2000, elles ont créé les plans territoriaux des horaires et des expériences de planification telles que le Plan des services de Bergame. La situation est différente pour la France bien que les engagements européens successifs pourraient nous conduire sur le même chemin. La Charte d’Aalborg (1994) a déterminé que l’échelle d’action prioritaire en faveur du développement durable était la ville. La réunion de Bristol (2005) précisa l’importance de la ville existante, tandis que la Charte de Leipzig (2007) réaffirma l’importance de la ville solidaire. Un urbanisme durable qui valorise la qualité de la vie quotidienne trouve dans les politiques temporelles des réponses simples et adaptées au contexte sociologique contemporain. Les plans locaux d'urbanisme (P.L.U.) - en compatibilité avec les schémas de cohérence  territoriale (S.Co.T.) - sont les seuls documents formalisant un projet urbain qui soient opposables. Il existe donc pour la ville durable un enjeu considérable à intégrer les politiques temporelles dans les documents de planification.

  

 

Appréhender les chronotopes urbains

 

L'accélération des temps sociaux et la désynchronisation des temps quotidiens touchent l’urbanisme en temps que discipline à trois niveaux. En premier lieu, on trouve l'organisation des rythmes quotidiens de la vie de la cité. Dans la planification, on n'interviendra pas sur les horaires qui sont de l'ordre de la gestion (pouvant faire l’objet de charte spécifique) mais sur la mixité fonctionnelle, la mutualisation ou encore la résolution des points de conflit temporel par une réorganisation spatiale des fonctions. Deuxièmement, le temps du projet, qui est celui de la tactique urbaine, a pour rôle d’offrir un horizon à tout ou partie du territoire métropolitain. Troisièmement, le temps événementiel, celui de l’urbanisme temporaire, joue un rôle de préfiguration d’un avenir possible.

 

On remarquera d’emblée une distinction de forme entre les phénomènes et les processus temporels même s’ils interagissent entre eux pour former le paysage temporel d'un territoire. Les rythmes urbains sont des phénomènes par excellence. Les processus appartiennent quant à eux à la manière de produire la ville. Leur existence se fonde sur une projection vers le futur d’un espace, tout en étant eux-mêmes des formes temporelles évoluant au cours de leur maturation. Il peut s’agir d’une projection longue comme celle de la planification ou d’un temps plus resserré pour les projets opérationnels. Si le concept de chronotope lie la ville physique aux activités sociales, nous pouvons penser qu’il intègre aussi l’avenir que le projet lui confère. 

 

 

Planification spatiale et temps

 

L'histoire de la régulation urbaine française s'est construite sur des questions purement spatiales depuis le lointain édit de Sully (1607) obligeant l'alignement des facades des villes françaises. Les lois Cornudet (1919 et 1924) ont façonné la planification urbaine telle que nous l'entendons en repartant des questions d'alignement pour tendre vers une répartition des fonctions. La loi d'Orientation foncière (L.O.F. 1967) et plus récemment la loi Solidarité et renouvellement urbain (S.R.U. 2000) ont fait avancer le contenu et la portée des documents d'urbanisme en intégrant les questions de mobilité et d’habitat. Récemment, la loi Engagement national pour l'environnement (E.N.E. 2010) a renforçé le Projet d'aménagement et de développement durables et l’évaluation environnementale. Mais l'histoire de l'urbanisme et sa complexification croissante ont négligé les situations de polychronie. Nous devons maintenant ouvrir le plan aux questions temporelles puisque l'hyperchronie est devenue le fait majeur de notre société.

 

Rappelons que la question du temps est abordée dans la planification urbaine uniquement pour la prévision des besoins et leur programmation qui fait l'objet d'un échéancier concernant les zones à urbaniser. Si la prise en compte du temps en urbanisme est commune de nos jours, surtout avec l'attention portée au paysage, entrer dans la planification par la question du temps a quelque chose de novateur. Il s'agit de briser le dogme de l'espace en soi et d'accepter "l'espace des flux" énoncé par le géographe David Harvey. L’habilitation des documents de planification urbaine veut que ceux-ci intéressent l'utilisation des sols et non leur gestion. Ce positionnement semble débordé par la situation contemporaine. La prise en compte des temps urbains en France devra s’accompagner tôt ou tard d’un changement législatif.

 

 

Le temps dans le plan

 

Le P.L.U. est porteur d’un projet de politique urbaine ainsi que d’un règlement à la parcelle qui touche directement les habitants. Loin d’un changement de paradigme, l'entrée par le temps éclaire différemment les politiques sectorielles qui composent la planification. Mettre par exemple en lumière les temps d'accès aux services depuis les quartiers d’habitation permet d'articuler les politiques d'habitat, de mobilité et de localisation des services publics. Les outils sont nombreux et il nous faut être inventif en gardant à l’esprit la double exigence à laquelle nous devons répondre. Tout d’abord, les enjeux temporels doivent être explicites dans les documents et nous devons faire preuve de pédagogie en accompagnant cette intégration d'une démarche de sensibilisation du public. Ensuite, nous devons veiller à une certaine continence réglementaire. Entrer par le temps revient à associer transversalement les échelles et les problématiques sectorielles. L'enjeu n'est pas d'ajouter de la complexité aux documents d'urbanisme mais d'aboutir à une plus grande lisibilité des phénomènes qui innervent la ville contemporaine et à une simplification de leur représentation.

 

Le questionnement sur les temps urbains enrichit la planification. L'approche systémique du diagnostic temporel peut même devenir un outil de communication très efficace envers la population. Elle peut également servir ultérieurement à l'évaluation du plan. Ensuite, l'entrée par le temps permet de rapprocher les événements et les processus. Le temps du projet et la nécessaire participation des acteurs du territoire peuvent changer la perception dynamique d'un phénomène. Il faut entendre par là que l'élaboration, l'évaluation et la veille d'un document de planification stratégique sont des formes temporelles ; la transformation à venir des chronotopes dépend de ces moments de partage et de cristallisation du projet.

 

 

Une intégration fine

 

Alors concrètement, comment fait-on pour intégrer le temps dans la planification? Il convient de positionner au mieux les prescriptions dans les différents documents qui composent un P.L.U. que sont le rapport de présentation, le projet d'aménagement et de développement durables (P.A.D.D.), les orientations d'aménagement et de programmation (O.A.P.) et le règlement. Le diagnostic doit être étendu à la représentation des chronotopes urbains. L'identification entre autre des attracteurs temporels et des zones de tension temporelle en est la base. Cette étape est primordiale pour faire surgir la problématique temporelle du territoire et changer de regard sur les phénomènes à l'œuvre. Plus prosaïquement, la représentation graphique des chronotopes doit permettre d'identifier les points de conflit qu'il faudra résoudre dans le cadre du projet. 

 

Le P.A.D.D. doit naturellement être porteur d'un message clair sur l'intégration des politiques temporelles. Outre l'axe spécifique des temps dans la ville, on s'attachera à fondre cette problématique dans les autres axes du projet pour insister sur le caractère systémique de cette approche. Certaines prescriptions temporelles trouveront leur place dans les O.A.P. telle la résolution des ruptures temporelles par le développement de liaisons nouvelles ou encore l'implantation de fonctions spécifiques dans certains secteurs d'aménagement ou de renouvellement. C'est là que les notions de mutalisation et de mutabilité peuvent venir enrichir l’épaisseur temporelle des projets. Il convient d'insister sur le caractère transversal de cette approche qui ne doit pas finir avec une O.A.P. Temps coincée entre l'O.A.P. Energie climat et celle sur la biodiversité.

 

Dans l’état actuel du droit, peu de prescriptions trouveront leur place dans la partie réglementaire puisqu’un plan d'urbanisme ne peut ajouter d'autres formalités à celles prévues par le code de l’urbanisme. nous ne pouvons pas par exemple obliger la coproduction du programme d'une opération ou exiger de nouvelles pièces dans le dossier de demande d’autorisation de construire. Si les lois S.R.U. et E.N.E. ont élargi le champ de l'urbanisme, elles ont aussi marqué un décalage avec le contenu possible des règles. Des marges existent, bien que réduites, sur la destination des constructions ou les conditions d'usage des sols. Le règlement graphique peut aussi supporter des sur-zonages renvoyant à des règles spécifiques. Ceci afin de résoudre des conflits d'usage comme par exemple le voisinage d’habitat et d’activités nocturnes par le renforcement de l'isolation acoustique des logements. Il faut comprendre par ce court exposé qu’une intégration des enjeux temporels dans les documents d’urbanisme est possible mais expérimentale. Quelques collectivités territoriales comme Dijon ont montré la voie et il convient maintenant de s’appuyer sur le réseau de Tempo territorial pour partager nos expériences. 

 

 

Abitare il tempo, habiter le temps, voilà un programme joyeux. Il s'agit non seulement de reconnaître les temps du territoire mais aussi de les habiter. Ce double mouvement d'observation et d'action fait toute la richesse d'une démarche temporelle. Malgré la complexité des documents de planification urbaine, il faut insister sur le fait qu'ils constituent  un projet urbain. Habiter le temps revient, au-delà de la synchronisation des temporalités urbaines, à synchroniser les événements et les processus, c'est-à-dire à faire corps avec un territoire en mouvement.


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