Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Faire-autrement

 

Partout la question se pose : comment faire mieux avec moins tout en préservant une croissance verte et équitable? Cette interrogation se retrouve au quotidien dans nos métiers techniques. La crise économique est bien là et l’idée fait peu à peu son chemin que le temps est venu de revoir nos modes d’action pour une ville plus durable mais aux ressources limitées.

 

La fin des illusions

Comme le rappelait le rapport Bel – Marc1, l'augmentation des dépenses publiques locales est principalement due aux transferts de compétences opérés depuis 30 ans par la décentralisation. Plus encore que les transferts à proprement parlés, les services publics confiés aux collectivités ont été améliorés par à une gestion de proximité. La crise financière actuelle impose de faire des choix d’autant plus impérieux qu’ils doivent s’appuyer sur un renforcement de la péréquation - sujet majeur qui ne sera pas traité ici - et sur l’oscultation de nos dépenses, les deux mouvements devant se fondre dans la même stratégie territoriale. Il faut passer de la ville providentielle où la collectivité devançait presque les besoins à un modèle d’équilibre.

 

Nous sommes face à des contradictions : assurer une densité tout en maintenant la vivabilité et la place de la nature, garantir la mobilité mais dans la sobriété énergétique... Emerge peu à peu le concept d’équilibre global, tant en terme social, environnemental que financier. Ce n’est pas un hasard si la ville abordable a été mise en exergue lors des 16ème universités d’été du Conseil des Urbanistes qui s’est tenu en août dernier à Amiens sur les thèmes du prix de l’immobilier, de l’accès aux services urbains et des déplacements. De fait, les collectivités territoriales sont aménées à soulever de nombreuses questions : comment réguler le marché foncier ? Comment organiser la gestion des services locaux ? Qu’est-ce qu’une fiscalité locale juste ?

 

Repenser l’économie urbaine

Repenser l’économie urbaine en s’appuyant sur les valeurs émergentes de sociabilité et de simplicité partagées par une partie de la population doit passer, nous dit Jean Haëntjens dans un livre vivifiant intitulé "La ville frugale"2, par la production de plus de satisfactions avec moins de ressources. La ville durable ne doit être perçue ni comme du green washing, ni comme une punition après des décennies de débauches financières, mais comme une stratégie mêlant les approches et les acteurs pour une ville plus vivable. Désormais, nos projets de territoire doivent s’adapter à des ressources indéterminées et donc être flexibles et réversibles. Améliorer la durabilité des territoires suppose alors d’opérer des arbitrages sur les services que nous proposons à la population et d’agir concommitament sur de multiples leviers.

 

La démarche nécessite une analyse en coût global. Une politique de développement cyclable peut justifier ses investissements par une politique de santé publique et un urbanisme des courtes durées. La densification urbaine voulue depuis la loi SRU se heurte à une réalité économique court-termiste puisque les constructions les moins denses sont aussi les moins chères3 mais au prix d’autres surcoûts environnementaux (coûts induits par les transports et la gestion technique urbaine).

 

Mais le plus important consiste bien à repenser les niveaux de services. Le budget base zéro est un exercice intéressant qui consiste à justifier chaque poste budgétaire au vu des résultats attendus en s’opposant à la reconduction incrémentale des budgets d’une année sur l’autre. Cette technique mise en oeuvre dans les années 1970 aux Etats-unis a donné de bons résultats dans la réduction de la dépense publique. Le budget base zéro, même développé partiellement, est certes chronophage, mais incite souvent à trouver des alternatives économes. Nous pouvons aussi repenser le service rendu en l’analysant en détail. Nous avons trop souvent une représentation faussée du service attendu par nos publics qui, loin de demander la lune, attendent un service qu’ils estiment légitime et raisonnable d’espérer. Remettre en cause de nos pratiques en identifiant ces attentes peut s’avérer salvateur en temps de crise. Alors que le service voulu est celui que nous définissons et qui doit structurer notre “projet de service” en énonçant ce que l’on peut et veut offrir, le service réalisé est le relevé objectif de sa réalisation sur le terrain qui peut bien entendu être perçu différemment par ses bénéficiaires. Repenser nos niveaux de service dans une action économe consiste à modifier les interactions entre ces quatre déclinaisons du service (voir encadré). Dès lors, le travail sur le service voulu est un acte stratégique, économique et bien sûr de management puisqu’on passe d’une logique de taches à une logique de résultats partagée par les équipes.

 

Reconsidérer la place du secteur privé et de la population

Nous pouvons aussi repenser la place du secteur privé dans les services rendus à la population. A l’heure d’une privatisation généralisée des différentes sphères de la société, les acteurs privés apparaissent comme un soutien financier à l’action publique et sont porteurs d’innovation. La ville clean-tech est en pleine effervescence et tandis que l’Allemagne confie à Siemens la réalisation d’un réseau de 3.600 Km de smart grid, des entreprises - comme Eiffage et son programme Phosphore - proposent des modèles de développement urbain durable avec des solutions partenariales concrètes. Depuis 2005, pas moins de 122 contrats de partenariats4 ont été signés par des collectivités territoriales pour des prestations allant de l’éclairage public à des cinémas, salles de sports et écoles. En fusionnant l’investissement et la maintenance par le paiement de loyers, ces contrats substituent la notion d’accès aux services à celle de la propriété.

 

Un site anglais de crowdfunding, Spacehive5, propose à des habitants d’imaginer et de financer des projets comme le centre communautaire de Glyncoch au Pays de Galles qui a recueilli un million d’Euros. Le crowdfunding introduit une dimension participative par l'élaboration et le partage d’un projet ; les habitants-promoteurs commencent par exemple à nettoyer un site pour montrer la crédibilité de leur projet. Il faut percevoir à travers ce phénomène encore minoritaire l’ouverture progressive de la production de la ville à la société civile.

 

La ville durable est la ville qui sait gérer ses tensions. La raréfaction des financements doit être une chance pour développer des stratégies urbaines économes et adaptées au plus près des besoins de nos publics. Aristote a consacré un traité à l’Oikonomia, l’économie entendue comme l’administration des réalités temporelles, conforme à la nature, sans laquelle il ne peut pas y avoir de cohésion sociale, et encore moins d’action politique. Repensons donc l’économie urbaine à la lumière de l’Oikonomia. Il existe des moyens encore pour arriver à plus de durabilité en mettant l’administration économe au coeur de nos actions.

 

J RICHER FAIRE AUTREMENT SCHEMA

 

Processus d’amélioration du service (librement adapté du modèle CYQ)

- Mieux adapter le service voulu au service attendu et promouvoir le service voulu auprès du public pour en faire un service attendu ;

- contrôler le service réalisé pour être conforme au service voulu ;

- communiquer sur le service réalisé pour augmenter sa perception favorable par le public ;

- analyser le service perçu pour comprendre le service attendu.

 

Légendes

1 Rapport sénatorial « Les collectivités territoriales, acteurs du service public et de la maîtrise des finances publiques »,

M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat et M. François Marc, 9 Février 2012

2 « La ville frugale : un modèle pour préparer l'après-pétrole » de Jean Haëntjens, 2011, Fyp éditions

3 Etude de Jean-Charles Castel et Laurent Jardinier du CERTU publiée dans Techni’Cités n°204, février 2011

4 http://www.economie.gouv.fr/ppp/contrats-signes Répartion géographique des contrats de partenariat des collectivités territoriales.

5 http://spacehive.com : site anglais de crowdfunding urbain. Issu du cinéma indépendant, le crowdfunding permet de recueillir des fonds d’un grand nombre de personnes via des communautés en ligne pour faire des investissements qui auraient eu des difficultés à recevoir un financement traditionnel.

 

Article paru dans TechniCités d'octobre 2012


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