Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Fastes brefs, souvenirs des Buttes

A l'arrière du scooter

 

Ce matin vers neuf heures j’étais à l’arrière du scooter, nous traversions Paris, il y avait cette agitation paisible qui précède les heures de grande chaleur. Je regardais le ballet des livreurs, et les terrasses des cafés, et les passantes en robe légère. Tout à coup rue du Renard sans que rien de spécial ne se soit produit, j’ai été dans le mystère du monde. J’ai été dans le mystère du monde, dans une compréhension immédiate des choses, sans mots, sans noms, sans significations. Tout à coup une sorte de clairière, très vaste, s’était établie dans le monde fourmillant de signes, de lettres, de détails, d’expressions de visages, de façades, de machines. Tout le réel s’était brusquement plié et je voyais à nu le bord de la clairière, la machinerie de l’envers, des décors, toutes la superstructure des masques. Cela a duré un moment, oscillant fantastiquement entre langage et matière brute, entre image et lumière, entre signes et aplats de silence. Quand le scooter s’est arrêté, tout s’est remis en place.

 

 

Kramer n'est rien

  

Kramer n’est plus rien, me dites-vous, c’est fini. Regardez, chaque soir on le repêche un peu plus bas, un peu plus loin. Finie, cette brillance insolente des soirées de la rue de Lisbonne, fini ce panache mêlé d’autodestruction qui fascinait tout le monde, finies ces promesses, ces chèques tirés sur le rien, cet emprunt gigantesque sur tout et sur tous. Et ce paquet de femmes et d’enfants, rompus, enchevêtrés, embrouillés au possible : qu’allons-nous faire de tout cela ? Car ce n’est pas à nous, tristes commissaires du chaos, ennuyés de nos missions, qu’ils ont envie d’avoir affaire. Otages troubles qui réclament toujours plus que leur part du drame, tout en disant le contraire. Le sens de Kramer, sa fin en quelque sorte, c’est justement ce crédit insensé qu’il puisait partout dans les regards, dans un rayon de soleil, au fond des verres, dans un air de jazz. Aujourd’hui c’est comme si le monde cessait de croire à tout cela – mais alors plus rien n’a de sens, la réalité entière bascule dans la banqueroute. Car tout est comme Kramer, et il ne faut jamais cesser d’y croire. Kramer n’est rien, d’accord, mais ce rien est nôtre, c’est notre existence, c’est avec ça qu’il faut nous débrouiller du monde. Et c’est précisément ça que nous détestons et adorons en lui.

 

 

Au Rosa B.

 

O make me a mask and a wall to shut from your spies

DYLAN THOMAS

 

Tenez-vous à l’écart, distant des choses. N’appréciez rien, ni la douce frondaison des arbres, ni les jambes des filles, ni la musique délicieusement décadente, ni le cocktail au fond de votre verre en plastique qui se réchauffe lentement, encore moins le décor rose et sucré. Soyez là comme par hasard quand bien même vous avez patienté des heures dans l’indifférence narquoise des videurs distingués. A la rigueur, soyez votre costume, c'est-à-dire soyez jeune, soyez mèche de cheveux, soyez lunettes de soleil, soyez montre. Soyez costume de pêcheur dont tout le monde semble se moquer alors qu’il n’y a que ça, à cette minute, qui compte. Soyez extrêmement attentifs à l’intérieur de vous-même, à l’affût, et à l’extérieur veillez à n’être vu que de profil, de trois-quarts, soyez mèche en mouvement perpétuel, soyez éclat de dents dans l’espace apparemment anodin, friendly, où toute faute se paye. Faute ? Quelle faute ? Eh bien, par exemple, jouir innocemment du moment, d’un verre de bière, d’un décolleté, d’un air de musique. Baisser la garde de l’indifférence rieuse qui n’est en réalité qu’anxiété vigilante. C’est le même combat depuis toujours : c’est le combat du ridicule et de l’atroce de la vie, le combat de l’inquiétude, la même depuis l’enfance, des autres, du monde, de cette petite conscience qui bat follement sans même le savoir un soir d’été dans un parc du dix-neuvième arrondissement de Paris.

 

 

 

Les vautours 

 

Il faut d’abord dire les relents d’huile chauffée et poussiéreuse qui prennent à la gorge dès l’entrée. Un réduit au fond d’une cour, logé dans l’épaisseur des immeubles. Le sol et les parois sont noirâtres, l’ensemble est violemment éclairé aux néons. Quelques machines noires, luisantes, des outils dans des caisses de bois crasseuses, dans un coin des tas d’épreuves traînent encore là. Je lis : L’INTERNATIONNALISTE, Journal d’analyse marxiste. Et nous sommes là, avec nos bières tièdes, avec nos charcuteries fripées, avec nos gueules de bois de la veille. Les gens arrivent par petites grappes, invariablement s’extasient tout en cherchant avec une légère angoisse un coin propre pour poser qui son sac à main, qui le casque de son scooter, qui les talons des escarpins achetés le jour même. Une imprimerie, rendez-vous compte, une vraie imprimerie avec des machines et de la crasse. La petite assemblée se tient un peu raide parce qu’il n’y pas d’endroit où s’appuyer, mais leurs yeux et leurs mines font le reste et peu à peu s’installe la même ambiance de négligence narquoise que partout ils emmènent avec eux, que continûment ils créent comme le milieu dans lequel il faut vivre. La bière est tiède, je me sens aussi peu à l’aise que possible mais je regarde leurs yeux, fasciné. Leurs yeux sont comme des pinces qui dissèquent, qui discrétisent toute chose pour l’emmener dans leur monde où elle errera interminablement sous forme d’image, de référence, de citation, d’allusion, de plaisanterie. Aussi je vois partir, impuissant, le tabouret en bois maculé d’encre, la rotative HEIDELBERG si fière, le massicot. L’imprimerie toute entière est sur le champ découpée, détachée d’elle-même et flotte sous forme de projet de loft. Je comprends quelque chose qui m’effraie : incapables de jouir du monde réel, il faut qu’ils en tuent un à un les objets pour les digérer, les transformer en ghosts vidés de leur sang. Diable, me voilà à la fête des vampires, vampirisé moi-même : il faut que j’écrive, il faut que je sorte de là, sur le boulevard, dehors, enfin anonyme, oublié, calé au fond d’un taxi chinois, dans le noir.

 

 

Shopping

 

Graves, le regard perdu, le visage résolu dans une moue forcée d’indifférence. Longs flottements entre les portants, les étoffes qui bruissent comme une forêt. Regards extrêmement obliques vers les miroirs qui sont des ennemis à prendre par surprise. S’il y a cérémonie, ce n’est pas pour les autres filles qu’elles évitent comme des poissons, avec une indifférence de sœurs, des congénères finalement peu séparées d’elles-mêmes. Pas non plus pour les quelques hommes qui traînent là, fantômes à l’œil creux, encombrés d’eux-mêmes, fatigués mêmes de regarder les collections de jambes, de seins qui se proposent là comme en coulisse alors que dehors, le jeu de la séduction reprend avec ses règles. Les plus hypocrites font semblant de s’intéresser mais ils n’y comprennent rien, c’est impossible, il faudrait passer de l’autre côté… Non, non, non, la cérémonie c’est autre chose, c’est… L’ordre immuable du monde aussi implacable et réglé que la course des astres, c’est la Nature et le Caché et le Profond et le Depuis Toujours. C’est le monde qui se dit là, un samedi après-midi de septembre rue Réaumur chez Kookai, à Paris.

 

 

Courir, ha courir

 

Au matin, tout est parfaitement en place. Autour du parc, la ville se déploie, se module en toits, en variations grises. Nous sommes contenus par mille choses, cette vague rumeur est notre milieu dans lequel on flotte. Et là, dedans, quelque chose s’ouvre qui est le parc. Et dans le parc, il y a encore cette excitation spéciale qui est l’espace du week-end. Il faut courir ; Il faut que ce besoin énorme de courir s’accomplisse. On court donc. On tourne tous ensemble sur le bitume luisant, sur les chemins, entre les plates-bandes, sous les arbres. Implacable mécanique. Il y a de rutilants costumes de sport et d’autres plus incertains, plus empruntés. Il y a des corps sublimes livrés à eux-mêmes, rendus au monde, à leur allégresse et qui semblent échapper à leurs occupants. Il y a ceux qui souffrent et qui aiment ça, il y a ceux ui souffrent et qui souffrent, il y a ceux qui font semblant. Il y a ceux qui croient qu’ils font, et encore ceux qui savent qu’ils ne font pas vraiment mais qui y croient quand même un peu, comme moi. Les bons jours on arrive à penser à autre chose, on laisse là son corps qui monte et qui descend, on est monté dessus comme sur un cheval, comme en voiture. Alors on regarde autour, on voit les saisons qui défilent, tac tac tac tac, à une vitesse effrayante. Ce n’est pas la nature, non, plutôt une poche dans la ville, un stade avec des arbres, un décor. C’est esthétique, sanitaire, plaisant, limité, prévisible, rassurant.

 

 

Canal blues 

 

Qu’avons-nous là ? Des dimanches après-midi de souvenirs, avec l’intelligence des choses. Des quartiers déserts, des canaux, des boutiques, tout un souple décor de ville qui luit doucement dans une lumière de vapeur, dans un rayon de soleil de printemps. Souvenirs. Sont-ils réels ? Et les faits mêmes dont ils sont les souvenirs fragmentaires, de quelle réalité étaient-ils ? D’aucune, sans doute, mais de la fragile respiration, du fil délicat de l’affect, de l’étrange palpitation, surgie de rien et pour rien, de la vie. Et la femme qui était à côté de vous, en ces beaux jours, et qui n’était que robe claire, rire et promesse de plaisirs ? Disparue, évanouie, son souvenir rangé quelque part, son sourire flottant dans quelque espace temps.

 

 

Ode aux boulevards déserts

 

Boulevard Serrurier, c’est comme un éternel dimanche de septembre. Les choses sont comme je les aime : blanches, grises, poudreuses, immobiles, suspectes. C’est un tronçon de boulevard courbe qui relie l’hôpital Robert Debré à la Porte des Lilas. Des objets hétéroclites ont été jetés là, juxtaposés à la hâte pour faire qu’il y ait un boulevard et pas rien. Un pigeonnier stérilisateur de la Ville de Paris. Un réservoir d’eau, derrière des grilles, sous une vaste pelouse râpée. On ne voit rien, on imagine un monde de cuves souterraines, de tuyaux, de galeries, d’employés secrets. De petites zones de jeux ceintes de grillage vert. De petites familles viennent jouer au ping-pong là. De l’autre côté un front d’immeubles de toutes époques se tient serré. Tout cela manque de fond, cela ne retient pas l’espace, cela ne fait pas rue. Le chantier du tramway, qui est censé finir le travail, participe à cette irréalité ; tranchées, canalisations, engins de chantier à l’arrêt, palissades de guingois. Là, toutes les choses réelles s’épuisent, là cette lumière blanche les érode. Tout cela part, s’échappe fantastiquement dans cette poésie des dimanches, dans le souvenir de l’ancienne plaine, de l’ancien néant qui toujours nous hante.

 

 

Elle de la tempête,

et moi de la merplus lente

 

Brusquement une sorte de vide dans les yeux gris, puis le tremblement de la lèvre supérieure sous un ciel d’orage qui de plus en plus vite s’assemble, la fontaine des pleurs sur le canapé gris qui devient radeau dans la tempête, les sanglots entrecoupés d’un hachis de mots que patiemment je décode, je déchiffre. Et moi, parti de si loin, lentement j’appareille vers l’angoisse. Je prépare le vaisseau, je cherche les motifs, je cherche les raisons, je lève les voiles tout en sachant que comme toujours j’arriverai trop tard, mais je pars quand même, je lève les marées les plus lentes. Et me voici, toutes voiles dehors, tristesse, mais c’est à chaque fois pareil, à mi-chemin je vois ses yeux qui pétillent, alors, qu’est-ce qu’on fait cet après-midi, mais non, j’arrive tristesse, j’échoue encore sur le sable le plus lent.

 

JPD

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