Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Lande inconnue et point théorique

La voiture s'immobilise à l'intersection de deux chemins de terre. Elle est engagée sur un petit chemin herbeux qu'il l’aurait conduit si elle l'avait suivi vers un vallon s'enfonçant au coeur de la forêt. Les deux occupants de la voiture descendent. Ils sont fourbus. Dans le soir qui tombe, ils sortent du matériel du coffre de la voiture puis s'engagent à pied sur l'autre chemin. D'après le GPS que tient un des deux hommes il y a 800 m à parcourir. Le chemin est détrempé par les pluies récentes et le ciel porte des nuages gras tandis que le soleil a disparu. Le chemin est parallèle à un champ de maïs récemment moissonné. La distance que les deux hommes parcourent dans cet endroit non identifié semble irraisonnable mais ils suivent méthodiquement l'indication des satellites que relaie boîtier noir.

 

Bientôt il faut quitter le chemin car la direction indiquée nécessite de traverser un labour récent. Au loin le chien d'une ferme aboie. Il faut traverser cette terre collante qui rend chaque pas difficile et les deux hommes progressent maintenant avec difficulté. La couleur du ciel à quelque chose ténébreux mais ils arrivent à la lisière du bois et bientôt le souvenir de la plaine s’évanouira dans une lente progression à travers les ronciers. Suivant toujours la flèche du GPS, ils sont obligés d’avancer en ligne droite malgré les contournements rendus nécessaires par les obstacles naturels. Lourdement encombrée par leur matériel, les deux hommes descendent un coteau dans l'épaisseur de la forêt. L'indicateur du GPS commence à s'affoler. La distance au point diminue et sous les frondaisons épaisses, la réception satellitaire pose soudainement problème. Il faut laisser le temps au boîtier noir de s'assagir, reprendre sur quelques mètres puis attendre à nouveau pour comparer les distances et s'apercevoir que l'on a fait fausse route un instant, reprendre la route éprouvante, un chemin sans chemin. Soudain dans une combe, au milieu des chênes et des châtaigniers, la machine semble s'apaiser et le point est trouvé. Pendant la lente progression des deux hommes, l'obscurité s'est faite et lorsqu'ils installent un trépied au sol on n'y voit plus qu’à une dizaine de mètres. Le ciel n'est plus visible à travers les arbres et l'épaisse couche de feuilles mortes qui tapit de sol ressemble à un tapis infini supportant l’émergence de troncs insolites.

 

Suivant leur obsession, les deux hommes ont monté un appareil photographique en tête du trépied et méthodiquement prennent une vue en direction de chaque points cardinaux à partir du point théorique qu'ils ont identifié dans l'espace géographique. Bientôt, leur tâche achevée, ils reprennent le chemin en sens inverse. Le bruit de leurs lourds pas s'enfonçant dans les feuilles est le seul bruit qu'ils peuvent encore entendre. Ils regagnent lentement la lisière du bois, le champ, le chemin et ils atteignent la voiture bien en arrière quand soudain des phares apparaissent. Apparition sur un chemin isolé à la frontière d'une bourgade a connu. La voiture arrive à leur hauteur et une vitre se baisse. Une voix de femme demande s'ils n’auraient pas vu un chien à la mâchoire broyée. Les deux hommes répondent par la négative, d'ailleurs depuis le début de la journée à la recherche de points théoriques sur la carte de l'Île-de-France, c'est la première fois qu'on leur adresse la parole. La vitre se ferme, les phares de la seconde voiture balayent maintenant les champs devenus noirs. La passagère passe fébrilement un appel téléphonique qui s’avère inutile puisqu'il n'y a pas de réception dans cette lande désolée où chacun cherche quelque chose et partage avec tous le même abandon.

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