Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Le syndrome de Fontenay

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Ne venez que si vous y êtes autorisés. Après la sortie n°7, vous verrez une sortie sur l'autoroute qu'un panneau rouge interdit à toute personne étrangère au service. Dans l'air morne du matin, je m'y suis
engagé après une nuit d'hôtel à Nantes durant laquelle j'avais longuement observé les photographies aériennes mises à ma disposition.

 

La bretelle de sortie tout en courbe aboutit à l'ancien péage qui sert dorénavant de parc de stationnement. Les barrières abaissées empêchent d'aller plus loin. J'ai chaussé d’une paire de bottes de chantier, enfilé un imperméable de randonnée et pris mon sac à dos. Après quelques minutes de marche, j'ai rejoint le check-point.

 

Deux larges tranchées strient l'ancienne départementale pour empêcher tout véhicule d'aller plus loin.  Au pied de la dernière, la patrouille m'attend. Elle se compose de trois militaires en tenue de campagne dont un porte une radio. Après vérification de mes papiers d'identité, et une courte présentation des mesures de sécurité à respecter, nous nous mettons en route le long de la voie déserte ; l'adjudant-chef Colombo est de ces hommes rassurants, sorte de  nounours en treillis ; il commence dans le petit matin à raconter ses  souvenirs de patrouille ; ce babillage a au moins le mérite de faire passer le temps. Les deux autres soldats sont muets et absents. La surveillance de la zone les ennuie. Nous longeons des landes incertaines qui autrefois durent être des champs cultivés. Autour de nous des débris éparses, morceaux de meubles et sacs plastiques.


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En passant le viaduc routier, le paysage urbain apparaît. Nous arrivons dans une entée de ville, ou ce qui en tenait lieu ; enfilades de constructions métalliques aux charpentes maintenant tordues. La présence de nombreuses voitures carbonisées laisse à penser qu'il  s'agissait de concessions automobiles. Nous arrivons devant un vaste parking vide de supermarché alors que le soleil fait son apparition au dessus de l'enseigne déglinguée.  L'adjudant-chef m'explique que c'est là que les secours avaient établi leur quartier général opérationnel.

 

A bien y regarder, on entraperçoit leurs traces : un amoncèlement de  sacs poubelles oranges sous la station essence, une antenne de  grande hauteur, des symboles variés tracés au sol pour organiser le stationnement des différentes unités. Une publicité fanée promeut, ironie de l'histoire, "les jours fous, venez nombreux". Ici comme ailleurs en ville, il n'y a plus personne.

 

La lassitude de la patrouille est notoire et nous repartons. A quoi peuvent bien servir les fusils d'assaut qu'ils portent en bandoulière ? Nous continuons sur la voie rectiligne, contournant les ronds-points qui ne signifient plus rien. La voie s'encombre peu à peu d'objets inertes que les véhicules d’intervention ont repoussés sur le côté si bien que nous marchons en son axe, suivant une bande blanche à peine perceptible. Ayant laissé derrière nous les entrepôts commerciaux, nous entrons dans la ville traditionnelle avec ses façades de pierre.

 

La plupart des volets sont fermés, certains éventrés démontrent les pillages. Sur les façades, les inscriptions cabalistiques à la peinture fluo ont été faites par les secours à la recherche de victimes.

A intervalles réguliers, la radio crachote des messages. Je déduis que deux autres patrouilles sont dans les parages car la radio répond laconiquement aux messages diffusés pour bravo 3. La promenade est pour le moment austère. C'est alors que nous débouchons sur une grande place encadrée de hauts alignements de platanes.


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Des podiums sont encore debout tandis qu'un amoncellement d'objets divers est repoussé à un angle de la place. Pêle-mêle, des chaises pliantes, des restes de tivoli et ce qui semble être du matériel de sonorisation. Une fête se tenait assurément là au moment du drame. Un des soldats murmure indistinctement : " qu'est-ce qu'il leur a pris ? "

 

La désolation nous envahit et même la voix rassurante de l'adjudant-chef n'y change rien. Toujours aucune trace de vie, pas même un animal errant. Un effroi immobile a tout figé. Une situation incompréhensible, une atmosphère post cataclysme bien différente des reportages que la télévision a pu donner durant des mois sur la situation.

 

Nous arrivons dans la rue principale, artère rectiligne de plus d'un kilomètre, totalement encombrée d'objets sortis des vitrines défoncées. Il n'y a plus d'intériorité possible avec tous ces rez-de-chaussée béants. Si les enseignes informent assez bien sur la  destination des commerces, le bric-à-brac sans dessus dessous n'en dit plus rien.

 

Nous remontons la rue et la lassitude me prend. Bien entendu, une morne désolation n'a jamais réjouit personne. Face à un événement incompréhensible, comment objectiver nos sensations ? L'adjudant-chef me montre alors les ruines calcinées de l'hôtel de ville. Remontant encore, nous obliquons dans une rue nous menant à la cathédrale.

 

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L'édifice contraste par sa rectitude avec le bazar qui règne au dehors. Bien sûr son portail est béant, la chaire à terre et les bancs ont servi à faire un feu. Mais il n'empêche qu'ici tout est calme. Les hommes enlèvent leur sac à dos et s'accroupissent en cercle. Le bruit lointain des hélicoptères de patrouille ne nous parvient plus.

 

Peut être que nous trouvons là un certain réconfort rendu indispensable par l'absence de réponses. Après tant de tentatives d'explications scientifiques, tant de reportages et d'analyses, j'avoue que ce qu'on a appelé dans le monde entier le " syndrome de Fontenay " restera pour moi un mystère. Je pensais que les mois passant, il serait possible de tirer d'une observation du terrain quelque conclusion. La ville morte aux belles façades renaissance sera une énigme offerte aux temps futurs comme les légendes antiques le furent pour nous.

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