Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Plans, programmes et projets

Proto-urbanisme. Nos villes vivent sous l’emprise de la planification urbaine. Rechercher avant le 20e siècle les origines de celle-ci serait un abus de langage tant le terme est récent. Le terme de « planification » n’est apparu qu’en 1935. Si le terme « urbain » est employé dès le 16e siècle, « urbanisme » n'apparaît qu'en 1867 dans la Théorie générale de l'urbanisation d’Ildefons CERDÀ. Retour sur trois exemples antérieurs à la période moderne d’organisation a priori des formes urbaines.

 

La forme des villes n’est jamais hasardeuse puisqu’elle découle d’un jeu sociale et d’une relation au site. Il est de coutume de faire remonter le premier plan d’urbanisme à la reconstruction en 479 av. J.-C. de Milet (actuellement en Turquie), colonie grecque, par HIPPODAMOS. S’inspirant du traité de géométrie d'HIPPOCRATE de Chios, le quadrillage hippodamique de Milet épouse son site en forme de péninsule (aujourd’hui ensablé), en produisant des îlots carrés réguliers, les insulae, tout en proposant une certaine flexibilité pour les édifices publics et les places. Ce modèle d'urbanisme fut ensuite repris par de nombreuses cités et colonies grecques et influença fortement l’Empire romain. Avec ce modèle, la polis grecque acquière une organisation - selon un tracé régulateur structurant - qui positionne les équipements publics au sein du forum central et permet une première délimitation fonctionnelle des blocs.

 

Le plan de Milet doit être vu comme un processus. Rien ne dit d'ailleurs qu'un plan fut réellement dressé pour la bonne réalisation de cette ville nouvelle. Ce processus défini un mode d'aménagement géométrique à partir d'un maillage itératif qui s’adapte aux contraintes topographiques et à la limite sinueuse du rivage de la péninsule. Repris par l'Empire romain, le processus hippodamique devient projet dans les colonies d'Afrique du nord avec l'érection de villes prévues dès le départ comme des totalités fermées dans la forme géométrique dont les murailles forment la limite. C'est par la prévision de l'objet fini, contenant une population et des fonctions préalablement définis que l'empire romain jette durant l'antiquité les bases du plan.

 

La chute de l'Empire et de son administration ouvre une période confuse pour la ville occidentale. A l'idéale cité de dieu s'oppose la confusion de celle des hommes. Néanmoins le Moyen-Âge voit la spécialisation des quartiers des villes européennes sous les dominations politiques et religieuses sans que ne subsiste de trace d'une quelconque organisation de l'espace a priori. Il faudra attendre la Renaissance pour que le tracé resurgisse de manière sublime. Il n'est dès lors plus à l’échelle de la ville mais ordonne une portion de la cité selon un ordre géométrique rigoureux. La plus importante invention urbaine de la Renaissance est de donner consistance à l'espace extérieur comme un élément en soi – que nous appellerions aujourd’hui espace public – ordonné avec le même soin que l'architecture des bâtiments et d'y assujettir la façade des ouvrages le bordant. Ce double mouvement – intervention partielle et expressivité de l'espace urbain – confère au plan une valeur descriptive, au projet parcellaire un caractère de renouvellement urbain et à l'espace libre une fonction urbaine. Il opère aussi la fusion des échelles architecturales et urbaines par un mouvement allant de la figure du tracé au programme.

 

Le premier exemple est certainement celui de l’architecte BRUNELLESCHI configurant en 1419 la place rectangulaire de la Santissima Annunziata à Florence en lui adjoignant un portique. Le péristyle périphérique déployé post-mortem articule un programme complet comprenant la Basilica della Santissima Annunziata et son couvent, l'Hôpital des Innocents et deux palazzi. Il faut comprendre ce péristyle périphérique comme une interface articulant des éléments de programme tout en fabriquant de l'espace urbain. Un autre exemple en 1538 est le réaménagement la place du Capitole à Rome par l'artiste MICHEL-ANGE à partir de la statue équestre de l'empereur Marc-Aurèle qui ordonnance l'espace trapézoïdale à partir d'un motif ovale. L’espace vide articule des fonctions urbaines dont l'escalier monumental, Cordonata capitolina, deux palais existant sur la place dont MICHEL-ANGE remania les façades, et le palazzo nuovo. Sommes-nous loin de la planification urbaine avec ces deux exemples? Certainement, mais ils démontrent une manière de prendre position dans la manière de « faire la ville » qui est à rebours de l'emboitement des échelles contemporain. Avec la place du Capitole, c'est une statue surgie de l'antiquité qui ordonne son cadre urbain selon une logique ascendante qui place le projet, ici d'essence artistique, à l'origine même du plan de composition. La Renaissance met en perspective le projet, le plan et le programme selon un ordre nouveau.

 

L’invention urbaine de la Renaissance donna naissance à un courant de fond d’embellissement des villes où les nécessités religieuses, politiques et militaires furent accompagnées d’une attention particulière portée à l’espace public et au tracé des voies. Des considérations d’hygiène publique plus tardives vinrent renforcer le droit à la lumière et la hiérarchisation des voies. La période du Second Empire marqua l'apogée de l'alignement basé sur l'expropriation. Avec de nouveaux Boulevards parisiens aux façades alignées sans interruption, reliées par des balcons et des corniches qui se poursuivent d'un immeuble à l'autre.

 

Entre 1855 et 1867, Paris se transformât. La fin du 18e siècle avait vu l'avènement d'un nouveau mode d’aménagements urbains après démolitions de quartiers entiers. Le plan dit de Verniquet, commandé par la convention en 1793, prévoyait même de raser toute la rive droite pour établir un grand axe Louvre - Bastille jalonné de places néoclassiques sur le modèle de la perpective Nevski. Mais le Directoire, le Premier empire et la Restauration ne modifièrent pas réellement Paris. Le Second empire de Napoléon III s'impose dans l'histoire par la hardiesse d'une politique de grands travaux fondée sur un double dessein : montrer la modernité de la France et réduire les foyers traditionnels de l'insurrection. Une fois Haussmann choisi comme nouveau préfet de Paris, les travaux commencèrent sans plan ni architectes. Après une année de triangulation topographique de la ville, sont annoncés dès 1854 l'ouverture de la Rue de Rivoli et le boulevard Sébastopol. Une campagne de démolition civile sans précèdent permettra l'ouverture de nombreux boulevard et la création de dix nouveaux ponts. Le génie de l'époque est d'avoir fait reposé le coût exorbitant de ces travaux sur l'émission de bons à échéance de neuf ou dix ans qui furent négociés avec l'endossement de la Ville de Paris dans différentes banques et au Crédit foncier créant une situation d'endettement qui allait d’ailleurs être fatale à Haussmann. 

 

La ville passe d'une intention d'embellissement à un modèle d’intervention libéral. La stratégie commencée par Rambuteau et reprise par Haussmann substitue une logique de rentabilité foncière à la logique du plan. Le tracé devient la possibilité de donner une maille reproductible innervée par le boulevard et l’avenue. On retiendra la logique du plan-programme du Second Empire établi à partir d'un dispositif particulièrement efficace du découpage d'un foncier remembré après expropriation. Les réseaux urbains y trouvèrent une place importante puisque le réseau d'assainissement fut créé pour l'occasion et que certains boulevards intégraient l'éclairage public. 

 

L'invention de la règle. Parallèlement à l’histoire du plan, il convient de faire celle du règlement urbain. L'ordonnance de Sully de 16O7 constitue le premier texte du genre en permettant de régler l’alignement des constructions pour moderniser et élargir les voies publiques. Trois ans après le début des travaux d’aménagement de la Place Royale (place des Vosges) et du Pont Neuf et tandis que ceux de la Place Dauphine et de l’hôpital Saint-Louis commencèrent, l’édit de 1607 « réglant les fonctions et droits de l’office de grand voyer » définit et impose l’alignement et la suppression des encorbellements ou saillies :  « ...combien il est important au public que les grands chemins, chaussées, ponts, passags, rivières, places publiques et rues des villes de cestuy nostre royaume, fussent rendus en tel estat que, pour le libre passage et commodité de nos sujets, ils n'y trouvassent aucun destourbier ou empeschement... Article 4 : Deffendons à nostredict grand voyer ou ses commis de permettre qu'il soit fait aucunes saillies, avances et pans de bois aux bâtiments neufs, et mesme à ceux où il y en a à présent, de contraindre les réédifier, ny faire ouvrage qui les puisent conforter... et pourvoir à ce que les rues s'embellissent et élargisent au mieux que faire se pourra, et en baillant par lui les allignemens... ». Les amateurs de continence réglementaire remarqueront que l'édit tient en quelques pages tout en définissant précisément la règle, son administration et son financement. Ici, la robustesse du texte tient à sa simplicité et sa complétude.

 

L’application de ce texte instaure une servitude d’alignement qui permet l'organisation de la ville à partir des voies publiques et qui contraints en creux les propriétaires dans l'édification de leur maisons. Il faudra attendre la loi du 22 juin 1989 relative au code de la voirie routière, soit 382 ans, pour voir l’abrogation des articles 4 et 5 de cet édit. 

 

À Paris, l'ordonnance du 18 août 1667 fixa la hauteur maximale des corniches à 16 mètres, définissant ainsi un velum de construction qui a perduré jusqu'à aujourd'hui. L'ordonnance introduit, un an après le grand incendie de Londres, l'obligation de recouvrir de plâtre à la chaux les pans de bois. Ces deux textes montrent comment la police de l’aménagement des villes et son administration ont prévalu à la forme urbaine. D'autres textes suivront tel que l'ordonnance du 10 avril 1783 relative à la hauteur des bâtiments et à la distance par rapport aux voies publiques et longtemps la règle urbaine sera tenu par quelques textes de référence pour l'ensemble du pays. La loi du 16 septembre 1807 créée sous le Premier empire prévoit un plan d'alignement dans toutes les villes de plus de 2.000 habitants. Elle sera complétée par la loi du 5 avril 1884 qui fait obligation aux villes d’avoir un « plan général d’alignement et de nivellement » de leurs rues et places publiques. Nous voila face à la première forme de plan d'urbanisme. Il n'y a là ni programme, ni projet. Le plan s'adapte à l'évolution de la ville et se limite à border l'espace public pour garantir la bonne circulation de personnes et la salubrité des habitations.

 

 

Suivirent les lois CORNUDET dès 1919 mais cela est une autre histoire, celle de l’urbanisme.


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