Carnet d'études

Atelier de recherche temporelle

Usine Etoile

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d.u.M.s 1213 3

 

 

Aux confins

 

Interlope, la zone s'étire le long de la route départementale, au delà, des champs de céréales. Les activités s'alignent : un transporteur routier, un fabricant de mobilier, une ancienne usine de roulements à bille suédoise aujourd'hui désaffectée, une autre de contreplaqué récemment fermée, un concessionnaire automobile et l'usine étoile. Dans ces confins de la ville apparaît, posée sur un tapis de gazon ras, un bâtiment plat et aux volumes heurtés, étonnamment blanc.

 

L'apparition paraît d'autant plus surprenante que son implantation en fond de parcelle dénote autant que son architecture surannée. Au-delà de la clôture composée de jolis croisillons en béton, le jardin s'enroule en strates successives autour d'un bassin. Surgissant de cette topographie, les sept branches de l'étoile érigent leur façades biaises que couronnent des débords proéminents. C'est ainsi qu'apparaît au passant l'usine étoile, anciennement conçue pour la fabrication de transformateurs électriques et aujourd'hui occupée par une entreprise de gestion du temps.

 

Éclats

 

Après avoir dessiné le catalogue de l'entreprise O&B, le peintre Georges Mathieu se voit confier par cette dernière le dessin du jardin de son site de production à Fontenay-le-Comte (Vendée). Il va au-delà dans la conception en proposant en 1967 une composition unitaire où un bâtiment en étoile blanc s'incorpore dans un jardin rouge. Georges Mathieu est alors en passe de devenir le peintre officiel de l'ère Pompidou et l'abstraction lyrique qu'il a fondée est largement médiatisée et reconnue. Persuadé de la nécessité de refonder une harmonie entre l’homme et son milieu, il tente à cette époque de transformer son langage pictural en style : sa production se diversifie avec des monnaies, des tapisseries et des affiches. L'usine étoile sera sa seule incursion en architecture en dehors du nouveau village de Castellaras (Var) réalisé en collaboration avec Jacques Couëlle.

 

La commande de cette usine de 1.500 m² au sol, sensée symboliser l'énergie électrique, aura un fort impact médiatique depuis la fulgurance du dessin de l'artiste (en réalité longuement travaillé) jusqu'à la mise en service de l'usine en 1972. Le magazine Paris Match parlera d'un monument industriel. La réalité du chantier mené par l'architecte René Epardeau sera moins glorieuse, tenaillée entre les surcoûts et les difficultés techniques. Conçu pour une chaîne de production centrale de 150 mètres au sol, le bâtiment s'organise horizontalement et l'étage fut longtemps inoccupé. À l'intérieur, le peintre a imaginé un univers pictural avec des murs bleus et blancs, les poteaux violets, les tuyaux ocres et les rideaux rouges. L'œuvre est restée néanmoins inachevée en l'absence de son escalier intérieur en verre, de la flèche rubis incandescent de 14 mètres de hauteur et d'un portail lyrique.

 

Hyperboles

 

La forme éclatée du bâtiment plisse son unique façade et déploie un anneau vitré de 450 mètres de longueur. Ce travail de froissage, ce "plaidoyer pour un désordre nouveau" comme s'exclamèrent certains journalistes de l'époque, se tapi dans son jardin car selon Mathieu "l'animation des formes devait avoir lieu plus au sol que dans les airs." L'allongement du linéaire de contact entre l'unique façade repliée et le sol, ainsi qui le travail de stratigraphie du bâtiment et du jardin sur une épaisseur de quelques mètres, provoquent l'induction du bâtiment à sa topographie d'accueil. L'usine étoile apparaît comme une œuvre au noir ou le résultat d'un choc tellurique. Les premiers dessins du peintre montraient un jardin zébré d'éclairs rouges dont un bâtiment blanc surgit. L'unique façade pliée doit être interprétée comme la continuité physique du jardin.

 

À bien regarder cette façade, on comprend vite sa grande complexité sous un pliage simple d'apparences. Les débords des bandeaux horizontaux symbolisent aux dires de l'artiste les deux cadres magnétiques qui encadraient les enroulements de fil conducteur des transformateurs. Ils renforcent surtout le caractère horizontal du bâtiment et encadrent le plan de la façade qui est constamment changeant, hyperbolique dans sa réalisation, puisque son inclinaison ne cesse de varier pour former le spectacle des angles entrants et sortants. Pour arriver à cet effet, des bielles métalliques de longueur variable, fixées aux poutres longitudinales, écartent à la dimension voulue des plaques de contreplaqué supportant un béton projeté. Cette expression plastique d'un plan torve plié en angles aigus est fascinante.

 

Du temps

 

Comment situer ce bâtiment dans sa période de production ? S'il reprend deux motifs du mouvement moderne, la fenêtre bandeau et la façade blanche, il apparaît singulier dans la production française des années 1960. En réaction au conformisme dominant de l'ordre ouvert, des équipes comme l'atelier de Montrouge ou l'AUA explorent à cette époque une architecture "anthropologique" tandis que des réponses sculpturales sont données par Bloc, Haüsermann et quelques autres. Dans cette époque d'ébullition formelle, l'usine étoile apparaît comme une expérimentation parmi d'autres sans apport décisif. L'appartenance de son auteur à la société du spectacle renforce l'impression que l'affichage médiatique masque l'œuvre. Son originalité tient pourtant en deux points. Le premier provient de sa fonction. À cette époque, l'intérêt porté sur les sites de production, pourtant porteurs de la croissance des trente glorieuses, est rare d'autant qu'ici la forme suit intimement la fonction. L'autre provient de l'ambition du peintre Mathieu de transformer son langage pictural en style proliférant dans tous les domaines de la société. Poursuivant par là une tradition humaniste de l'art particulièrement vivace au vingtième siècle, le peintre a établi à Fontenay-le-Comte un prototype unique dans sa production d'art total appliqué à l'architecture.

 

Si la tentative de créer un style a échoué, reste le bâtiment dont les qualités sont indéniables. Si l'ouvrage est initialement conçu comme un tableau dont le jardin serait l'étendue, le travail sur le relief du sol et du bâtiment pris comme un objet unique et traité dans l'épaisseur, est particulièrement intéressant. Ensuite, la forme éclaté du bâtiment, chaotique à certains égards, semble décalée dans cette époque confiante dans le progrès et il faudra attendre le tournant du siècle pour voir apparaître un discours sur la déconstruction. Enfin, le travail très fin sur le plan de la façade subissant une double action, un pliage aléatoire et une torsion, est exceptionnel. Ici, la façade ne forme pas l'enveloppe car elle surgit du sol du jardin considéré comme de la matière architecturale. Ici, la première enveloppe architecturale est constituée par les croisillons de béton en limite de parcelle. La façade du bâtiment apparaît dès lors comme un magnifique pliage, une véritable abstraction, densifiant par son opacité éclatante une situation de vie.

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